Archive pourjuillet, 2007

“Le bruit et la fureur” de William FAULKNER

Il est des livres qui vous font vous interroger sur une vie sans lecture. Ce roman de William FAULKNER en est un. Comment peut-on vivre sans lire ? Certes ce troisième roman, dans l’ordre de mon voyage à travers cet auteur, est difficile d’accès, rebutant sans doute pour qui est habitué à une construction usuelle, mais lorsque l’on s’y laisse dériver, on en ressort enivré, secoué.

Chacun des chapitres est écrit selon l’un des personnages de l’histoire, l’histoire d’une famille bousculée. Aucune chronologie n’est respectée (à l’exception du dernier chapitre), on virevolte du passé au présent et du présent au passé au gré des associations d’idées du narrateur. Alors c’est le lecteur qui est bousculé, magistralement bousculé dans ce tourbillon de pensées parfois confuses, rarement explicites, mais toujours limpides si l’on se prête au jeu de l’auteur.

Le bruit, pour les incessants cris de Benjy, narrateur du premier chapitre, innocent au cerveau animal, qui ressent plus qu’il ne comprend, mais qui sent et pressent de tout son être et qui ne peut s’exprimer que par ses hurlements.

 

La fureur, pour la vie de Caddy, qu’elle dévore au point de s’y perdre et d’y perdre ses frères et son enfant. Sa fureur à aimer, sa fureur dans la révolte, sa fureur de louve cherchant à revoir sa fille.

 

Le bruit, pour Quentin, frère à l’amour incestueux qui se souvient comme d’autres souffrent, qui écoute obsessionnellement le bruit du temps qui lui reste.

 

La fureur encore, pour Jason, violent raté. Egoïste et intolérant primaire, raciste, antisémite, qui se complait dans le rôle de victime de l’autre, des autres.

 

Et puis, soudain, le bruit des chants religieux, la fureur de la croyance et de la tolérance. Le dernier chapitre nous recentre sur Dilsey, et comme souvent chez FAULKNER c’est la femme noire, simple, toute dévouée à des maîtres qui valent si peu, qui est le personnage le plus beau, le plus doux, le plus grand du livre.

La fin des Grand-mères

J’ai délaissé un temps ce blog, ne trouvant plus en moi la force d’écrire. J’ai pourtant continué ma petite vie, j’ai travaillé, j’ai beaucoup lu, des livres qui auraient mérité un article, mais les mots ne se formaient que trop confusément pour être jetés sur ce papier virtuel.

 

Et puis j’ai hésité, ne voulant pas transformer cet endroit en impudeur et bien que l’envie me taraude, je ne voulais pas m’épancher ici. Enfin, j’ai compris, petite illumination dans mon cervelet, que si je n’écrivais pas sur cette douleur, je ne serai plus capable de tapoter sur mon clavier.

 

Ils me l’ont prise, enlevée, emmenée. Je n’ai plus de grand-mère. Je ne rirais plus avec elle, je ne partagerais plus mes lectures, je ne lui enverrais plus les photos de mon chien qui l’amusaient tant. En attendant ce terrible appel, je n’ai cherché qu’à me raccrocher à la normalité, je me suis saoulée de travail, d’inutile, incapable de rester sans bouger. Nombreux allers-retours à l’hôpital, discussions à bâtons rompus avec cette femme extraordinaire, qui aura jusqu’au bout tout donné, même lorsque toute force l’avait abandonnée au point que la parole ne pouvait plus trouver le chemin de sa bouche, simplement, en souriant doucement pour rassurer les siens, ses yeux remplis d’amour.

 

Avec sa disparition, je réalise que toute une ère s’enfuit. Celle des grand-mères aux conseils avisés, à l’amour sacrificiel, aux recettes naturelles, aux jardins de roses non traitées. Pour preuve, des éditeurs nous proposent déjà des recueils de « Recettes de Grand-mères » (« Mes remèdes de Grand-mères » aux Editions Minerva), nos mères ne veulent guère être nommées « mamy » par leurs petits-enfants, la génération lifting se refuse à s’entendre vieillir dans la bouche des enfants et s’invente de ravissants surnoms qui n’évoquent pas la grand-mère au chignon blanc. Les nouvelles grand-mères ne tricotent pas de layettes, ne préparent pas de confitures, n’ont pas la recette de la liqueur d’estragon. Elles ne parlent pas des 60 ans de mariage avec grand-père, mais de leur troisième mari (ou amant), elles regardent le bulletin météorologique télévisé plutôt que les hirondelles pour s’habiller.

 

Oui c’en est fini des vraies grand-mères, puissé-je conserver précieusement toutes les paroles et tous les adages que les miennes m’ont transmis, chanceuse que je suis de les avoir côtoyées et aimées si longtemps…