Archive pournovembre, 2007

Le Kindle

On se réjouit (ou pas) de cette nouvelle technologie qui, nous promet-on, est l’avenir du « livre ». On lit un peu partout sur les forums des commentaires enthousiastes sur ce nouveau joujou qui devra se trouver une place dans les sacs entre le lecteur MP3, le téléphone portable et le pad. Même les maisons d’édition et les auteurs se frottent les mains, voyant là un objet complémentaire au livre, qui attirera sans nul doute de nouveaux lecteurs jusqu’ici récalcitrants. Soit, peut-être, qui sait ?

 Au-delà de l’évidence de l’isolement exacerbé qui est une des conséquences de la multiplication de ces gadgets numériques, au-delà des questions écologiques, au-delà des arguments financiers (il est certain qu’à 400 $ le Kindle, l’accès à la culture pour tous, face à des livres que l’on peut dénicher pour 1 €, c’est pas gagné !), et au-delà de la vision esthétique de « la chose » (un design sincèrement loupé pour ce nouveau bidule), je souhaite juste vous ouvrir mon point de vue purement viscéral d’une amoureuse de la littérature, et rappeler par le truchement de ce sujet le bonheur de flâner dans une librairie, l’échange avec le commerçant passionné, la sensualité de toucher du bout des doigts les piles de livres, le frottement de la paume sur une couverture, le doux petit vent parfumé qui s’échappe des pages feuilletées, le plaisir de mirer une bibliothèque remplie des ouvrages qui nous ont fait frémir. La joie de passer ce livre à un être qui vous est cher, parce qu’il vous a ému et que vous souhaitez transmettre cette émotion, avec quelques griffouilles en marge pour attirer son attention. Le livre est aussi un contenant à mes yeux c’est là que commence le charme de la lecture. Et que dire d’un livre ancien ? On peut trouver tant de choses dans un livre. 

Mon grand-père m’a remis une anthologie de la poésie, livre de chevet de ma grand-mère disparue il y a quelques mois. Au fil des pages j’y ai trouvé des fleurs séchées (des roses de son jardin), des lettres que je lui avais écrites, des cartes postales de fleurs (sans doute en vue de s’exercer à son aquarelle), des petits morceaux de papier sur lesquels elle avait recopié des textes qui de toute évidence méritaient à ses yeux d’être conservés. J’ai appris beaucoup sur elle en feuilletant ce gros ouvrage sur mon lit, moi qui pensais tout connaître d’elle, j’ai pénétré une part de son monde intime. J’ai touché toutes ces pages avec émotion en pensant à ses mains qui les avaient effleurées, un peu comme si à travers elles nous reprenions ce contact coupé trop brutalement sur un lit d’hôpital. J’ai serré dans mes bras ce volumineux ouvrage aussi fort que j’ai pu, j’aurais voulu y pénétrer toute entière et qui sait, la voir se matérialiser soudain au détours d’une page.

 

 Alors, je les glisse où mes petits souvenirs dans mon gros Kindle ?

 

 

Grève SNCF, La Vilaine immergée.

Il est 18h40, je pointe mes petits petons gare Saint-Lazare, mon nez en l’air prête à flairer l’hypothétique train dans lequel je pourrais hypothétiquement monter en jouant des coudes pour, folle idée, rentrer chez moi. Je suis bien préparée par les grèves précédentes, même si celle-ci traîne en longueur, je connais les règles du jeu : se faire petite (facile), se faufiler, se glisser, laisser sa part humaine devant les escalators pour mieux supporter l’animalité ambiante, le chacun pour soi. Car il n’est pas beau à voir l’usager privé de train, il écrase les femmes enceintes, pousse les grand-mères et les malvoyants. Bien sûr parmi ces loups, quelques agneaux encore aptes à regarder autour d’eux et à prêter leur main à la victime d’un malaise, mais plus la grève dure et plus ils se raréfient.

Mais revenons à ce soir 18h40 gare Saint-Lazare. Un brouhaha hors du commun parvient à mes oreilles avant même que je puisse apercevoir le haut des escaliers. De mon pas pressé, j’avale goulûment la distance qui me sépare de la salle des pas perdus pour gagner le passage vers les quais 9 à 14, je relève la tête pour apercevoir une marée humaine stagnante, impossible de se faufiler, les pompiers débordés, les rares agents SNCF chargés d’aiguiller le passager perdu ont des airs de lapin terrorisé.

Je me colle contre le mur, je tente de m’y fondre, je rêve de passe muraille pour ne pas être piétinée par la foule qui cherche à s’échapper de la gare, défilent devant moi des gens en larmes, des femmes au visage violacé cherchant leur air, en proie à des crises de nerfs, j’entends des hurlements venant de la place devant les quais, des hurlements qui montent de plus en plus désespérés, les pompiers tentent de s’approcher mais en vain.

Je ris, oui, je ris, nerveusement, bêtement, comme une poule caquette par réflexe, incrédule que je suis face à ce spectacle qui semble si peu approprié à une simple grève. Je m’inquiète, je pense aux militaires qui déambulent quotidiennement dans la gare mitraillette au poing, n’est-ce pas dangereux avec ce tohu-bohu et cet affolement général ? Je décide de faire demi-tour, aller boire un verre et laisser couler une heure loin de ce chahut, revenir dans un moment plus calme. Mais non, impossible d’exécuter le moindre mouvement, je suis coincée…

Et puis deux visages souriants, deux femmes à mes côtés, attendant le même train m’entraînent vers le quai 9, il y a un passage sur la gauche, vite, vite nous nous faufilons, j’entraîne à mon tour une dame âgée et paniquée souhaitant sauter dans n’importe quel train qui l’emmène loin de Saint-Lazare. Nous voyagerons debout après 30 minutes, le train partira bondé, les voyageurs silencieux, éberlués. Certains se moqueront de ces usagers qui expriment leur ras-le-bol, d’autres iront jusqu’à les mépriser, les taxer d’égoïstes pour avoir osé se plaindre, ils diront que le journal de Jean-Pierre Pernault leur a lavé le cerveau, non, cela n’a rien de politique, non cela n’a rien d’une lobotomie, est-ce égoïste que de penser à ces hommes et ces femmes qui auront fait un malaise cardiaque, vagal ou nerveux ce soir ?

Homme de Ménage Nu !

Même avec la meilleure volonté du monde, je dois l’avouer, il devient de plus en plus difficile de conserver ma maisonnette proprette tout en m’aménageant un minimum de temps pour des fioritures jouissives, vitales et salvatrices. Fortement réticente à l’idée de confier une part de ce que je me faisais un devoir de réussir à concilier, j’ai finalement laissé l’idée tapoter à la porte de mon cervelet fatigué et me suis mise en quête de la perle rare, celle qui me permettrait de ne plus dépenser mon énergie de fin de semaine dans ce que l’on nomme communément : les tâches ménagères…

 

Mais voilà, pour me procurer ce luxe (car admettons-le, le luxe c’est le temps disponible non pas pour la publicité, n’en déplaise à Monsieur Lelay, mais pour la vraie vie) inconnu, il me fallait me forger une culture sur le sujet. Tarifs, expérience recommandée, nombre d’heures possibles sans que mon banquier s’étouffe, mode de règlement, j’avais tout à apprendre. Et quoi de mieux qu’Internet pour avaler goulûment ces informations ?

 

Passées les premières minutes d’hystérie joyeuse en découvrant les facilités offertes par les sites professionnels, les tarifs proposés ont vite eu raison de mon optimisme… 21 € de l’heure en moyenne, ce n’était aucunement le budget qu’escomptait mon naïf raisonnement. Fi donc des sites professionnels, vive les moteurs, cherchons, cherchons, les tarifs en vigueur…

 

Et là, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir l’existence de l’Homme de Ménage Nu ! Oui mesdames et messieurs, la particularité de l’Homme de Ménage Nu est qu’il vient chez vous GRATUITEMENT à la seule condition de pouvoir s’acquitter de son travail en tenue d’Adam sous vos yeux ébahis ! Pensant d’abord à un cas isolé, un exhibitionniste en mal de voyeuriste, j’ai rapidement constaté d’un clic à l’autre, que cette pratique est fort répandue et que la ménagère est ravie des services offerts ! Je dois confesser la tête baissée sur mes souliers 35 fillette, que devant la liberté tarifaire (je dis bien tarifaire, croyez quoi ?) de ce service, je n’ai pas rejeté immédiatement l’idée… Oui j’assume avoir pensé que les bourses déliées de cet homme de ménage soulageraient la bourse du mien (de ménage) et raviraient par conséquent mon banquier.

 

Et puis la raison est revenue, et pensant à cet homme tout nu portant des gants Mapas et jouant du plumeau dans les recoins de ma maisonnée, j’ai eu les plus grands doutes sur ma capacité à ne pas décéder des suites d’une fulgurante crise de rire (ou de panique) si ma voisine octogénaire venait à passer chercher sel ou œufs durant les heures de travail de mon homme de ménage et ai finalement renoncé à cette drôle d’idée.