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Le Mille-feuilles Belge

C’est toute bouillonnante, et sans même jeter un œil profond sur le programme, que j’ai réservé ma table pour le dernier dîner Mille-feuilles. J’avais bien noté qu’il s’agissait d’un spécial Belgique, absente je l’avoue de ma culture littéraire, mais peu m’importait, j’avais enfin un créneau dans mon agenda qui compenserait la frustration de mes dernières absences à ces réjouissantes soirées. De plus, par expérience de ces dîners, je savais pertinemment que peu importe la connaissance que l’on possède des invités, ils sont toujours de qualité et permettent de belles découvertes (voir http://lavilaine31.wordpress.com/2007/06/02/thierry-jonquet-ou-les-decouvertes-des-diners-mille-feuilles/ ).

C’est Jean-Luc OUTERS (pour « Le voyage de Lucas ») qui a ouvert le bal. Et s’il semblait regretter que son livre ne soit encore qu’à l’état d’épreuve, lorsqu’il a commencé à fureter dans les feuilles volantes afin de trouver le passage le plus significatif à nous lire, un frisson de plaisir et d’excitation m’a parcouru l’échine. Privilégiée ! Voilà ce que j’étais à ce moment précis, une sensation exquise que d’être parmi les premiers à entendre ces lignes, de la bouche même de l’auteur, et quelle saveur que de contempler avidement ce manuscrit qui me paraissait si secret en cet instant.

A peine remise de cette intervention, l’incroyable voix de Marcel MOREAU (pour « Une philosophie à coups de rein ») s’est élevée. Une voix si profonde, si transpirante de l’émotion de sa lecture, que je voulais l’emmener chez moi, l’asseoir près de mon lit, m’installer confortablement sous mon édredon et l’écouter toute une nuit durant. Bien sûr, la voix seule n’aurait sans doute pas suffi si les extraits lus, ayant pour sujet la fièvre de l’écriture ; le rythme de cette écriture, n’étaient pas d’une incroyable poésie, une symphonie de mots. Le temps s’est arrêté au restaurant le Candide et ma respiration avec.

Enfin Jean-Caude BOLOGNE (pour « Histoire de la conquête amoureuse de l’antiquité à nos jours ») a refermé la première partie de la soirée sur une note légère et humoristique. Cet homme a tant étudié l’art de la séduction que l’on en vient à penser en l’écoutant qu’il est heureux qu’il soit marié sans quoi il serait dangereux !

Et puis parallèlement à ces bonheurs littéraires, un petit bonheur personnel, la seconde partie, Frédéric Fredj à ma table, dont la générosité au-delà de la mission culturelle qu’il s’est choisie, en fait un être rare qu’il est précieux de rencontrer.

Le prochain Mille-feuilles aura lieu le 16 janvier, ce sera le tout dernier au Candide, les propriétaires n’ayant pas conscience du privilège d’héberger de tels dîners. Puissent-ils lire ces quelques lignes pour en entrevoir toute la portée…

Le Kindle

On se réjouit (ou pas) de cette nouvelle technologie qui, nous promet-on, est l’avenir du « livre ». On lit un peu partout sur les forums des commentaires enthousiastes sur ce nouveau joujou qui devra se trouver une place dans les sacs entre le lecteur MP3, le téléphone portable et le pad. Même les maisons d’édition et les auteurs se frottent les mains, voyant là un objet complémentaire au livre, qui attirera sans nul doute de nouveaux lecteurs jusqu’ici récalcitrants. Soit, peut-être, qui sait ?

 Au-delà de l’évidence de l’isolement exacerbé qui est une des conséquences de la multiplication de ces gadgets numériques, au-delà des questions écologiques, au-delà des arguments financiers (il est certain qu’à 400 $ le Kindle, l’accès à la culture pour tous, face à des livres que l’on peut dénicher pour 1 €, c’est pas gagné !), et au-delà de la vision esthétique de « la chose » (un design sincèrement loupé pour ce nouveau bidule), je souhaite juste vous ouvrir mon point de vue purement viscéral d’une amoureuse de la littérature, et rappeler par le truchement de ce sujet le bonheur de flâner dans une librairie, l’échange avec le commerçant passionné, la sensualité de toucher du bout des doigts les piles de livres, le frottement de la paume sur une couverture, le doux petit vent parfumé qui s’échappe des pages feuilletées, le plaisir de mirer une bibliothèque remplie des ouvrages qui nous ont fait frémir. La joie de passer ce livre à un être qui vous est cher, parce qu’il vous a ému et que vous souhaitez transmettre cette émotion, avec quelques griffouilles en marge pour attirer son attention. Le livre est aussi un contenant à mes yeux c’est là que commence le charme de la lecture. Et que dire d’un livre ancien ? On peut trouver tant de choses dans un livre. 

Mon grand-père m’a remis une anthologie de la poésie, livre de chevet de ma grand-mère disparue il y a quelques mois. Au fil des pages j’y ai trouvé des fleurs séchées (des roses de son jardin), des lettres que je lui avais écrites, des cartes postales de fleurs (sans doute en vue de s’exercer à son aquarelle), des petits morceaux de papier sur lesquels elle avait recopié des textes qui de toute évidence méritaient à ses yeux d’être conservés. J’ai appris beaucoup sur elle en feuilletant ce gros ouvrage sur mon lit, moi qui pensais tout connaître d’elle, j’ai pénétré une part de son monde intime. J’ai touché toutes ces pages avec émotion en pensant à ses mains qui les avaient effleurées, un peu comme si à travers elles nous reprenions ce contact coupé trop brutalement sur un lit d’hôpital. J’ai serré dans mes bras ce volumineux ouvrage aussi fort que j’ai pu, j’aurais voulu y pénétrer toute entière et qui sait, la voir se matérialiser soudain au détours d’une page.

 

 Alors, je les glisse où mes petits souvenirs dans mon gros Kindle ?

 

 

Mais que fait la Vilaine ?

Est-elle partie s’exiler dans un recoin de la planète, de plus en plus rare, où Internet n’existe pas ? A-t-elle cessé de lire, de s’intéresser au monde qui l’entoure avec son cynisme habituel ? Ses consultations auprès de son Docteur du cervelet ont-elles vidé son esprit de son joyeux venin ?

Bah non, La Vilaine a honte, mais elle est bien présente, elle lit bel et bien, regarde toujours le monde, s’encombre le cervelet de réflexions inutiles, consulte son blog et rit des termes recherchés qui lui ont amenés des visiteurs perdus (j’en ferai un résumé, promis !) mais ne s’est pas épanchée virtuellement depuis trop longtemps ! Et on ne peut le nier, c’est comme pour le reste, moins on mange, moins on a faim (ceci est valable aussi mesdames pour la bagatelle, gardez bien cela à l’esprit et mangez !).

Donc j’ai lu, car je ne saurais m’en passer, de bons et mauvais ouvrages, mais ne vous citerai que les bons,: Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr, pourtant peu amoureuse des nouvelles, mon vieil ami Hubert m’a encore régalée de son phrasé incomparable, de sa violence poétique (un comble), de son rythme essoufflé ; Le liseur de Bernhard Schlink, qui a répondu à quelques unes de mes réflexions sur l’illettrisme et les enfants des Nazis ; La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel m’a plus que touchée par son histoire  mêlant immigration, filiation, Alzheimer et don de soi ; Mr Vertigo de Paul Auster ou l’apprentissage de la confiance envers les autres pour s’élever soi-même (depuis je médite !) ; Lumière d’août de William Faulkner, vous ai-je dit que j’adore cet auteur ? Ah oui…

Donc j’ai regardé le monde qui m’entoure, ai pleuré sur les bonzes Birmans sans trouver les mots qui se précipitaient dans mon cervelet pour exposer ma haine de ces hommes qui sacrifient la quintessence du pacifisme pour quelque argent de plus. D’ailleurs, peut-être est-ce là la raison de mon silence, trop petite, trop rien pour oser l’ouvrir face à ce qui me brûlait les yeux.

Donc j’ai peint, deux toiles, certes, mais il y avait longtemps que je n’avais retrouvé les gestes apaisants du peinturlurage, senti l’odeur de la térébenthine, du fusain, éprouvé la texture de la peinture à l’huile sous mon pinceau (et mes doigts…), cherché le mélange parfait et croisé mon reflet portant les traces d’une peinture un peu trop enthousiaste (héhéhéhé…).

Une leçon personnelle quoiqu’il en soit, à ne pas les mettre assez rapidement par écrit, mes pensées idiotes finissent par s’envoler, navrée d’en avoir privés mes visiteurs, je promets de ne plus m’y faire prendre !

Bonne fête Rose !

« Demain nous fêterons les Roses ! » annonce d’une voix enjouée la présentatrice à la fin de son bulletin météorologique (pluvieux). Tressaillement ! Coïncidence ultime ! Je viens tout juste de quitter Rose, petite narratrice de quinze ans qui en paraît la moitié, toute petite chose à l’esprit torturé, qui s’occupe de ses lapins élevés sur le toit de son immeuble.

J’ai rencontré Rose par hasard, en flânant dans ma librairie favorite. Le titre du livre (« Déloger l’animal »), l’illustration choisie par l’éditeur (Babel), m’ont convaincue d’emmener ce petit bouquin dans l’antre de ma gibecière. Je ne connaissais pas l’auteur (Véronique Ovaldé), je n’ai pas lu le résumé (en même temps, je ne lis plus les résumés depuis « Belle du Seigneur » et la révélation que j’ai eu en découvrant que le résumé ne résumait absolument pas le livre, et même le desservait), je n’ai pas feuilleté les pages pour en extraire quelques lignes au hasard du vent créé par mes doigts agiles, je n’ai pas lu la première page pour qu’elle me livre l’essence du roman. Comme on pourrait se jeter sur un beau gosse plein de promesses de luxure, j’ai acheté ce livre animalement, c’est son physique qui m’a attiré. Ouhhh ! Voilà un achat bien superficiel ! Certes mais quelle heureuse décision !

Rose fait tourner son imagination au départ de sa mère (Rose aussi), elle virevolte entre fantasme et réalité, entre imagination enfantine et grandiloquence adulte, entre mensonge et vérité.

Parce que Rose mange parfois ses lapins et s’en délecte (« ne croyez pas que cela me rendît triste. Ca me permettait de rester pour toujours avec eux »), parce qu’elle est paranoïaque, un peu schizophrène et qu’elle est soignée dans un institut, parce qu’elle ressemble à une enfant de sept ans, elle est attachante. Les pensées de cette petite héroïne sont truculentes. Parce que son imaginaire est surdéveloppé, parce qu’elle est futée, son récit est allégorique et spirituel. Rose écoute le sable fabriquer les dunes et se brûle à la lumière de la vérité et grandit.

Et moi, je quitte Rose avec une once de regret, comme on quitte une amie avec qui on aurait bien cheminé encore quelques kilomètres… Alors merci et bonne fête Rose !

“La haine de la famille” de Catherine Cusset

Ô joie, Ô bonheur ! Ô merveille littéraire !

Petit bijoux de cynisme, impitoyable prose, qui croque sans concession chacun des membres d’une famille bourgeoise. Du père grognon et colérique à la mère si peu maternelle et éternellement insatisfaite, positionnant aussi haut que possible la barre de la réussite de ses enfants afin de briller dans les conversations mondaines ; de la sœur inconsciente et frivole à en faire pâlir un libertin à la grand-mère forte et tyrannique ; du petit frère quasi autiste à l’énarque. 

Des souvenirs sans doute communs avec le commun des lecteurs, qui me parlent, tel le lieu de vacances auquel, enfant, on s’attache à tout jamais, comme le seul morceau de notre véritable âme, et où l’on traînera immanquablement l’amour de sa vie qui n’aura aucunement le droit de ne pas être séduit. Pour les quatre enfants de cette famille, c’est la Bretagne, mais à mesure que je découvre les descriptions, je suis en Normandie.

Des phrases d’une justesse telle, qu’elles s’impriment en moi, des évidences peut-être, mais des évidences formulées avec tant de pertinence.

Léger, ce livre je l’ai grignoté avec la délectation des carrés de chocolat que l’héroïne enfourne en douce. Léger certes, mais profond malgré tout. Et je me découvre des peurs, celle de devenir cette mère, qui ne tolère que la littérature, au point d’en frustrer ses enfants et son mari, coupables (quelle horreur !) de regarder parfois la télévision.

 

Et puis les dernières pages lues ce matin sont les derniers jours de « grand-maman », elles m’ont poignardée en plein cœur, trop justes, trop vraies, trop tôt pour mon humeur. Je referme le livre avant le terminus de Saint-Lazare. La gorge nouée, je coiffe les écouteurs de mon MP3, incapable d’enchaîner sur mon prochain plaisir littéraire (« Brooklyn Follies » de Paul Auster), j’attends l’entrée en gare, les portes s’ouvrent, j’inspire à fond, j’élance mon pas vif et matinal, j’appuie sur « lecture » : « Una furtiva lagrima » m’accompagne.

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