Archive pourtriturage de cervelet

Caresser les abeilles…

Cet après-midi, des envies de photographie m’ont taraudées. D’un cliché à l’autre, un souvenir a déboulé. Ma grand-mère maternelle avait en son jardin rosiers et hortensias, jonquilles et tulipes. D’une main sûre et douce, elle les soignait, s’amusant de n’être pas vaccinée contre le tétanos, elle coupait les fleurs déclinantes, les soutenait d’un tuteur de bois, portait son volumineux arrosoir en d’éreintants allers-retours. Haute comme trois pommes assises, je marchais dans ses pas, imitait ses gestes, en petite gavroche citadine je rêvais d’avoir un jour un aussi joli jardin et la même main experte. Parce que je ne connaissais que peu les jardins, les insectes me terrifiaient et c’est la bouche ouverte d’admiration, que j’observais ma grand-mère cueillir ses fleurs malgré leur coeur bourdonnant d’abeilles. Remarquant mes yeux écarquillés d’enfant, elle me prit un jour la main, s’agenouilla pour être à ma petite hauteur, m’attira doucement vers les roses et se mit à chuchoter sur les ouvrières affairées. Elle me fit remarquer le duvet sur leur tête qu’elle caressa soudain d’un doigt délicat, m’invitant à faire de même afin me dit-elle, de découvrir l’extrême douceur de cette étrange fourrure. Ce fut pour moi un moment d’une grande émotion qui remisa toute crainte bien loin derrière et je sens encore sur la pulpe de mon doigt le velouté des abeilles et le baiser dont ma grand-mère me gratifia.

Le retour des martinets

J’étends mon linge dans les dernières heures de ce soleil estival, comme toujours durant ces tâches, mon esprit se détache vers d’autres pensées que celle de mes mains qui déploient les vêtements avec soin pour éviter autant que possible la corvée du repassage. Un bruit me sort de ma torpeur, me fige sur place, j’écoute sans respirer comme si la moindre prise d’air était susceptible de rompre mes chances de saisir à nouveau ce son tant attendu. A nouveau il transperse le silence, des sifflements stridents comme un cri percent le ciel. Mon visage s’éclaire, mes yeux s’écarquillent, je ne suis que trop familière de ce chant annonciateur des beaux jours.

Une immense joie m’envahit, une joie d’enfant, une hystérie bienveillante ! En un saut j’enjambe le pas de porte pour me retrouver au milieu du jardin, je cours, je tourne, je virevolte la nuque renversée pour les apercevoir, j’ai le vertige et je m’en moque, je veux les voir car leur passage est furtif et fou. Enfin les voici, dans leur course impétueuse, leur joute aérienne qu’ils renouvelleront chaque soir au coucher du soleil, et je me bercerai du doux rêve que ce n’est que pour me saluer moi, que leur vol m’est dédié à moi qui les écoute en frémissant. Ils sont revenus les martinets de mon jardin, leur ponctualité m’enchante, nous sommes bien en mai puisqu’ils sont là.
Jeune Martinet tombé du nid

Tri sélectif, tri affectif…

J’aime tout particulièrement les moments incongrus où, au détour d’une rue, on capte un moment de grande intimité de nos congénères. Un moment court, de quelques secondes, qui met en lumière un trait d’humanité révélateur. Pas voyeuse, la Vilaine se contente de cette ellipse pour méditer et entrer dans l’autre et ses intimes pensées, ses beautés et ses tares.

Nos citoyens, enfin conscients de leur devoir de préservation de la planète s’évertuent chaque soir à trier leurs déchets dans les trois poubelles distinctes distribuées à cet effet par les mairies, à sortir lesdites boîtes les jours requis, ce qui demande il est vrai, une certaine mémoire, les jours et heures de passage des camions de ramassage variant selon les déchets collectés.

Ce soir, cheminant d’un bon pas vers mon asile, je suis entrée dans une rue adjacente à la suite quasi directe des éboueurs du mardi soir, les percepteurs de papier, carton et plastique. A une vingtaine de pas, du grabuge : une dame dont la voix âgée se détache en une litanie « y’a que des journaux, j’vous dis, y’a que des journaux » tout comme sa silhouette sur le trottoir peu éclairé, s’accroche de toutes ses maigres forces à sa poubelle au couvercle jaune.

Voici donc ce que l’on nomme la honte, la honte que la rue entière sache qu’elle a mal trié ses ordures, car afin que le bon citoyen puisse comprendre en un instant le pourquoi du comment ses rognures n’ont pas été relevées, le centre de tri a mis en place une petite astuce. Sceller la benne contenant le déchet mal trié par du gros scotch blanc portant de belles et grosses lettres vertes : ERREUR DE TRI. Mais voilà, le revers de cette joyeuse idée c’est que la boulette est soudain affichée à la vue de tout le voisinage, et chaque gentil voisin en sortant promener son chien pour sa pisse matinale, peut constater que Madame Chuchemahue n’a pas correctement trié ses épluchures !

Ah, elle peut se pavaner avec sa terrasse toujours impeccable, ronchonner sur les jeunes qui dévalent la pente comme des diables sur leurs « patins à roulettes », les voilà rassérénés en pensant mesquinement qu’elle se moque éperdument de l’avenir de la planète, voire que cette vieille folle n’est même plus capable différencier le carton de ses oranges !

Voilà ce qui terrorise la septuagénaire se battant bec et ongles contre l’implacable adhésif, et voilà ce que le gentil employé ne semble pas comprendre lorsqu’il tente de la calmer par un mielleux « m’enfin Madame ce n’est pas grave ».

Mais si, c’est grave, Madame Chuchemahue panique car l’opinion du voisinage lui importe à ce point qu’elle en mourrait si ce malheureux posait le glutineux, c’est tout ce qui lui reste son image de parfaite petite voisine elle ne va pas y renoncer pour un malheureux polystyrène… Alors dans un sursaut de fierté, l’instinct de survie décuplant les forces de notre héroïne du quotidien, oubliant soudainement les badauds, elle plonge la tête et le bras fripé au fond de la profonde boîte à ordures et en extirpe l’objet du délit, sauvant ainsi sa benne du capsulage et sa dignité…

Homme de Ménage Nu !

Même avec la meilleure volonté du monde, je dois l’avouer, il devient de plus en plus difficile de conserver ma maisonnette proprette tout en m’aménageant un minimum de temps pour des fioritures jouissives, vitales et salvatrices. Fortement réticente à l’idée de confier une part de ce que je me faisais un devoir de réussir à concilier, j’ai finalement laissé l’idée tapoter à la porte de mon cervelet fatigué et me suis mise en quête de la perle rare, celle qui me permettrait de ne plus dépenser mon énergie de fin de semaine dans ce que l’on nomme communément : les tâches ménagères…

 

Mais voilà, pour me procurer ce luxe (car admettons-le, le luxe c’est le temps disponible non pas pour la publicité, n’en déplaise à Monsieur Lelay, mais pour la vraie vie) inconnu, il me fallait me forger une culture sur le sujet. Tarifs, expérience recommandée, nombre d’heures possibles sans que mon banquier s’étouffe, mode de règlement, j’avais tout à apprendre. Et quoi de mieux qu’Internet pour avaler goulûment ces informations ?

 

Passées les premières minutes d’hystérie joyeuse en découvrant les facilités offertes par les sites professionnels, les tarifs proposés ont vite eu raison de mon optimisme… 21 € de l’heure en moyenne, ce n’était aucunement le budget qu’escomptait mon naïf raisonnement. Fi donc des sites professionnels, vive les moteurs, cherchons, cherchons, les tarifs en vigueur…

 

Et là, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir l’existence de l’Homme de Ménage Nu ! Oui mesdames et messieurs, la particularité de l’Homme de Ménage Nu est qu’il vient chez vous GRATUITEMENT à la seule condition de pouvoir s’acquitter de son travail en tenue d’Adam sous vos yeux ébahis ! Pensant d’abord à un cas isolé, un exhibitionniste en mal de voyeuriste, j’ai rapidement constaté d’un clic à l’autre, que cette pratique est fort répandue et que la ménagère est ravie des services offerts ! Je dois confesser la tête baissée sur mes souliers 35 fillette, que devant la liberté tarifaire (je dis bien tarifaire, croyez quoi ?) de ce service, je n’ai pas rejeté immédiatement l’idée… Oui j’assume avoir pensé que les bourses déliées de cet homme de ménage soulageraient la bourse du mien (de ménage) et raviraient par conséquent mon banquier.

 

Et puis la raison est revenue, et pensant à cet homme tout nu portant des gants Mapas et jouant du plumeau dans les recoins de ma maisonnée, j’ai eu les plus grands doutes sur ma capacité à ne pas décéder des suites d’une fulgurante crise de rire (ou de panique) si ma voisine octogénaire venait à passer chercher sel ou œufs durant les heures de travail de mon homme de ménage et ai finalement renoncé à cette drôle d’idée.

Mais que fait la Vilaine ?

Est-elle partie s’exiler dans un recoin de la planète, de plus en plus rare, où Internet n’existe pas ? A-t-elle cessé de lire, de s’intéresser au monde qui l’entoure avec son cynisme habituel ? Ses consultations auprès de son Docteur du cervelet ont-elles vidé son esprit de son joyeux venin ?

Bah non, La Vilaine a honte, mais elle est bien présente, elle lit bel et bien, regarde toujours le monde, s’encombre le cervelet de réflexions inutiles, consulte son blog et rit des termes recherchés qui lui ont amenés des visiteurs perdus (j’en ferai un résumé, promis !) mais ne s’est pas épanchée virtuellement depuis trop longtemps ! Et on ne peut le nier, c’est comme pour le reste, moins on mange, moins on a faim (ceci est valable aussi mesdames pour la bagatelle, gardez bien cela à l’esprit et mangez !).

Donc j’ai lu, car je ne saurais m’en passer, de bons et mauvais ouvrages, mais ne vous citerai que les bons,: Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr, pourtant peu amoureuse des nouvelles, mon vieil ami Hubert m’a encore régalée de son phrasé incomparable, de sa violence poétique (un comble), de son rythme essoufflé ; Le liseur de Bernhard Schlink, qui a répondu à quelques unes de mes réflexions sur l’illettrisme et les enfants des Nazis ; La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel m’a plus que touchée par son histoire  mêlant immigration, filiation, Alzheimer et don de soi ; Mr Vertigo de Paul Auster ou l’apprentissage de la confiance envers les autres pour s’élever soi-même (depuis je médite !) ; Lumière d’août de William Faulkner, vous ai-je dit que j’adore cet auteur ? Ah oui…

Donc j’ai regardé le monde qui m’entoure, ai pleuré sur les bonzes Birmans sans trouver les mots qui se précipitaient dans mon cervelet pour exposer ma haine de ces hommes qui sacrifient la quintessence du pacifisme pour quelque argent de plus. D’ailleurs, peut-être est-ce là la raison de mon silence, trop petite, trop rien pour oser l’ouvrir face à ce qui me brûlait les yeux.

Donc j’ai peint, deux toiles, certes, mais il y avait longtemps que je n’avais retrouvé les gestes apaisants du peinturlurage, senti l’odeur de la térébenthine, du fusain, éprouvé la texture de la peinture à l’huile sous mon pinceau (et mes doigts…), cherché le mélange parfait et croisé mon reflet portant les traces d’une peinture un peu trop enthousiaste (héhéhéhé…).

Une leçon personnelle quoiqu’il en soit, à ne pas les mettre assez rapidement par écrit, mes pensées idiotes finissent par s’envoler, navrée d’en avoir privés mes visiteurs, je promets de ne plus m’y faire prendre !

« Messages précédents