Couleurs d’automne

Parce que j’aime tout particulièrement cette saison et que la douceur de l’air ambiant nous laisse encore goûter la douceur de vivre, j’ai pris le temps les deux week-ends passés de  promener mes pensées vers les si simples plaisirs de la nature.

Je ne ferai pas de longs monologues sur ce sujet, mais vous inviterai à prendre ce temps, le temps de ne rien faire, de ne plus penser à rien, ne faire que se laisser porter au gré des odeurs piquantes de la forêt, au gré des petits chemins qui fleurent bon les champignons et l’humus, au gré de la lumière descendante, de ce soleil qui n’a pas tout à fait sa couleur habituelle.

Absorber de tous vos yeux les troncs des arbres baignés d’un jaune orangé, traîner des bottes dans les feuilles mortes à qui créera le plus de bruissements dans le chemin, comme lorsque vous étiez enfants et que faire s’envoler les feuilles provoquait en vous un battement de coeur joyeux !

Ne vous pressez pas dans ce lieu de silence, posez votre séant sur un tronc, sentez la fraîcheur traverser votre pantalon, humez, humez toutes ces odeurs, et votre haleine qui flotte en petits nuages de vapeur ! Voyez, voyez, les belles couleurs éphémères, tendez l’oreille à chaque bruissement.

Pavillon Chinois L'Isle Adam
Pavillon Chinois L

ENNEMIS PUBLICS – Correspondance Houllebecq/BHL

Ennemis publics

Voilà que je viens de refermer un ouvrage pour lequel il m’a fallut me battre afin de ne pas me le faire arracher par des collègues et passants envieux. Moi qui ne lit le plus souvent que des ouvrages peu médiatisés, ou « démodés », je viens de découvrir ce que provoque la lecture d’un livre dont tout le monde parle mais que peu ont encore osé acheter.

De mon périple en train, à mon arrivée au bureau, les regards de chacun se sont non seulement portés sur la couverture derrière laquelle mes yeux étaient cachés, mais j’ai pu entendre moult commentaires et questions sur mon passage. Beaucoup en avait entendu parler, et s’empressait de faire bruyamment part de leurs impressions à la suite d’une émission visionnée la veille, espérant ainsi me tirer de ma torpeur et débattre avec celle-qui-lit-le-livre-que-j’achèterais-bien, d’autres m’ont simplement posé LA question (THE big question) : Alors c’est comment ?

Pour les premiers, ces gentils fous ne doivent pas aimer assez les livres pour oser s’imaginer que l’on sort aussi facilement de la bulle littéraire offerte par un bon livre. Non messieurs, dames, je ne vais pas stopper les quelques minutes qu’il me reste avant le terminus pour palabrer avec vous. Je vais dévorer le temps qui m’est imparti goulûment pour avaler quelques pages supplémentaires, je m’en excuse mais je suis une telle amoureuse de l’écriture qu’il n’est tout simplement pas envisageable d’agir autrement.

Pour les seconds, si l’envie m’a taraudée de vous lâcher froidement un « z’avez qu’à l’acheter » le plaisir de prolonger encore un peu le plaisir de ma lecture, le besoin de partager ce que j’aime et ce qui m’émeut, m’a permis de vous répondre certes peu disertement mais de répondre tout de même à quelques unes de vos questions.

Bref ! Oui j’ai aimé, que dis-je ?, adoré cette correspondance Michel Houellebecq/Bernard-Henri LEVY que l’émission Café Littéraire m’a jeté dans les bras. Et pourtant, j’avoue non sans honte ne pas connaître assez bien ces deux auteurs, je n’ai lu qu’un livre de BHL et rien de Houellebecq. Je choisis mes livres animalement, comme je l’ai auparavant décrit c’est l’instinct qui me guide, et c’est ce même instinct qui me fait repousser les auteurs à la mode, ceux que tout le joli monde bobo intellectuel se targue de lire dans les dîners. C’est quasi allergique, sans doute très snob, mais le livre sur toutes les lèvres a un effet stupidement rédhibitoire sur ma petite personne. Je ne lis pas les critiques littéraires, ni les journaux à scandales, pas plus que les magazines féminins, je n’étais donc guère plus avertie du pourquoi du titre de ce livre.

Alors oui, comme me l’ont indiqué certains collègues, on peut sans doute s’offusquer du fait que cette correspondance était calculée pour l ‘édition, en conséquence on peut douter de la totale honnêteté des propos tenus, mais à dire vrai, très rapidement on s’en fout totalement. Tout comme on se moque très rapidement de savoir si l’on aime ou non les deux correspondants, si leurs oeuvres sont ou ne seront pas marquantes pour notre siècle. Pour peu que l’on aime les beaux phrasés, les grands débats d’idée, les aveux à demi-réalisés, on est juste plus qu’heureux de lire deux grands hommes à la culture inimaginable, échanger durant six mois sur des sujets divers et variés.

Je n’ai pas avalé ce livre à la vitesse de certains romans que j’ai tout autant appréciés, ce genre de chose se lit lentement, il faut faire résonner les mots dans son petit cervelet, s’imprégner de certaines théories, s’interroger sur d’autres, trouver un écho en soi. Il faut faire sienne la lenteur telle que définie par Kundera et boire par petites gorgées ce qui y est distillé.
Et l’on retient de petits mots qui deviennent très grands, et l’on a envie de relire Cohen, Malraux, Beaudelaire et tous les autres, et l’on aime à nouveau l’humanité.

Aurèle “Par mes pensées je crée le monde dans lequel je vis”

Marc AurèleJe fais partie de ces personnes pour qui une rencontre avec un semblable, pour peu qu’elle soit enrichissante, vaut tous les présents du monde. Que cette personne soit un Monsieur-tout-le-monde ou non, n’y changera rien. J’en ressortirai heureuse comme une enfant ayant reçu la poupée de ses rêves. Dans ma petite vie de Vilaine, j’ai eu la chance de faire ce genre de rencontres à plusieurs reprises, parce que j’ai provoqué cette chance sans même y penser, sans planifier, il y en a une plus que marquante que je ne vous ai jamais racontée, c’était il y a un an, après avoir laissé un message exprimant mon admiration sur le site du sculpteur Aurèle, cet artiste trop méconnu à mon sens m’a proposé une rencontre lors de son passage à Paris.

J’avais un rendez-vous rare le 24 octobre 2007. Si rare, que j’y voyais un signe (je me libère de mes croyances idiotes). J’avais un rendez-vous avec un être humain dont j’admire particulièrement le parcours et le travail. J’avais un rendez-vous dans une rue parisienne, depuis plusieurs jours je m’interrogeais sur le pourquoi, pourquoi cet inconnu connu acceptait de déjeuner avec une Vilaine inconnue, pourquoi avait-il ouvert son agenda pour perdre un peu de temps avec ce petit moi ? Un simple mot laissé sur son site lui a donné envie de me rencontrer. Fou… Démesuré…

Et puis au fond pourquoi pas ?

Enfin me voilà prête, j’expédie les dossiers urgents afin de libérer mon après-midi, ne voulant pas regarder ma montre durant tout le repas et gâcher les mots échangés par l’inquiétude d’un retard au bureau, je donne mes instructions pour la fin de journée, enfile ma veste, attrape mon sac et y jette mon téléphone portable, lance un au revoir déchargé de regrets et disparaît de la vue de mes collègues. Je suis presque en retard et enfile donc couloirs et escaliers avec dextérité jusqu’à la lourde porte de l’immeuble. Je réalise que j’ai rendez-vous dans une rue, mais qu’elle est longue cette rue. Je tapote donc sur le clavier de ma machine à cancer du cerveau afin de joindre ma rencontre, que je ne suis même pas certaine de reconnaître à vue. Répondeur… Ne tirons pas de conclusions hâtives, il est sans aucun doute en route, et n’a pas allumé son téléphone.

Ne souhaitant pas me voir demander mes tarifs, je décide de ne pas rester sur le trottoir, et fais à grandes enjambées, quelques aller retours dans la rue, des numéros pairs je passe aux impairs, regarde les vitrines, profite du soleil.

Nouvelle tentative téléphonique… Répondeur… Sans doute ne s’est-il pas réveillé après une nuit agitée. Je laisse un message.

J’ai faim. Toujours dans la même rue, de peur de rater l’inconnu connu, je m’achète une bouteille de thé glacé pour étancher ma soif et caler un peu mon estomac.

J’ai froid. Il est évident qu’il ne viendra pas, qu’il n’appellera pas pour s’en excuser, mais je reste dans cette rue, à regarder avec insistance toute personne semblant perdue et ayant un vague air de ressemblance avec les quelques clichés que j’ai pu voir. Voilà que je passe pour une fille un peu trop ouverte vis-à-vis de tous ces passants, c’est malin, vais-je donc rester là idiotement ? A quelle heure vais-je me rendre à l’évidence ?

Je rappelle… Répondeur… Je laisse un message, indique que je sais qu’il ne viendra pas et que je m’en vais donc manger.

Oui c’est raté pour cette fois, mais à ma grande surprise, le lendemain il me rappelle, la veille c’était son anniversaire, trop d’excès, trop tard, il ne s’est pas réveillé et me propose de nous voir aujourd’hui. A la fois ravie et un peu dépitée (j’aurais bien moins de temps à lui consacrer n’ayant pas la possibilité de prendre deux fois de suite une demi-journée) je conviens d’un rendez-vous à déjeuner. A midi pétante, je descends sur ce même trottoir qui m’a vue la veille totalement frigorifiée. Dix longues minutes plus tard, un scooter pétéradant passe devant moi et me crie « La Vilaine ????!!!! », oui c’est lui, c’est bien Aurèle le sculpteur qui descend de sa monture, ôte son casque et m’embrasse comme une vieille amie. Je n’ai pas l’âme d’une groupie, cependant mes jambes sont un peu coupées, car au fond qu’ai-je à dire à cet homme qui ne lui ait pas été dit mille fois.

Durant tout le déjeuner je fais donc l’éponge, j’écoute tout ce qu’il a à raconter, sa fascinante vie d’artiste, celle qui me fait frissonner et que je n’aurais jamais. Son parcours houleux en France, son exil en Chine, son énorme projet de musée pour l’exposition universelle de Shangaï (projet qui me touche particulièrement puisqu’il se veut un musée pour les générations futures, musée regroupant tout ce qui aura disparu par la folie de l’homme). Lui s’interroge sur ma vie, comment puis-je me lever chaque matin pour aller travailler, comment puis-je supporter la routine ? Pourquoi ne pas tout lâcher pour vivre réellement mes passions ?
Je m’en sors mollement, comment lui répondre, il ne comprendrait pas.

Nous repartons joyeusement, moi la tête pleine d’une culture nouvelle, qu’il m’a offerte très simplement, sans même se rendre compte du cadeau qu’il vient de me faire. Des promesses idiotes sont échangées, promesses qui disparaissent au moment même où elles sont formulées, comme des amis de vacances qui s’assurent de se revoir sur Paris mais n’en feront jamais rien, le tourbillon de la vie reprenant ses droits. Mais ça m’est indifférent, car je viens de vivre un moment rare, je viens d’avoir un si joli cadeau que je n’ai guère besoin de plus et coïncidence ô combien troublante Aurèle le sculpteur, vient de donner tout son sens à une citation de Marc Aurèle « par mes pensées je crée le monde dans lequel je vis ».

(Photographie : The Lost Dog Building projet d’Aurèle pour l’exposition universelle de Shangaï)

Road movie

Il est des moments où le train de banlieue frise le surréalisme. Certains en seraient sans doute effrayés, pour ma part je m’en délecte ayant toujours eu un penchant pour l’étrangeté des situations et des personnes. C’est bien souvent en fin de journée, lorsque le gros du travailleur-trente-cinq-heures-piles est passé et que le sirop de la nuit n’a pas encore déversé son essence, que l’on rencontre le plus d’individus et de situations Lynchiens. Sans doute que la vacuité des wagons permet de noter plus aisément ces petits accents farfelus, mais je reste persuadée qu’il y a des heures propices au saugrenu.

Je m’explique par l’exemple : je me glisse dans l’avant dernier wagon du train en partance de Saint-Lazare, me trouve aisément une petit place assise et installe confortablement mes yeux dans mon bouquin (« Le con d’Irène » d’Aragon). Viennent s’asseoir sur les sièges m’entourant une mère de famille immédiatement identifiée comme bourgeoise bonne famille et ses trois bambins bien proprets et sages. Ma première réaction est de dissimuler le titre de mon livre, ne voulant pas créer de gêne à ma très distinguée voisine si toutefois l’une de ses têtes blondes venait à remarquer tout haut ma lecture. Durant les trois premières stations, les conversations entre la mère et ses enfants me sortent de ma lecture, tant le langage et le sujet me transportent dans un autre monde, la mère assurant à ses petits qu’elle s’occuperait sans faute de téléphoner au club de tennis et au conservatoire afin de s’assurer que leurs places étaient bien réservées pour l’année à venir; les petits s’offusquant dans un vocabulaire plus que précieux de ce jeune de cité parlant haut et fort dans son téléphone mobile. Et moi m’interrogeant à part moi sur la raison de leur présence dans un train de banlieue…

Fin du premier acte.

Acte deux, la famille Douxcoeur descend comme il se doit à Colombes, laissant la place à un gros et grand bonhomme en costard-mallette qui s’installe lourdement dans mon vis à vis. Le train démarre, son portable sonne, réponse agacé du héro de mon mini road movie « quoi ? Qu’est-ce qui t’arrive ? » après les comment va ta femme et autres blablas d’usage s’ensuit un incroyable dialogue sur un ton de gravité et de secret absolu sur l’impossibilité de trouver je ne sais quelle marque de yaourt à Carrefour lors de sa dernière tentative, il semble très inquiet, explique que cela devient chaud, que les deux premiers passages se sont déroulés sans encombre mais que lors du dernier il a du se retrouver dans l’obligation terrible, horrible, abominable d’acheter du YOP. Qu’est-ce donc que cet entretien ? Et ma petite imagination qui s’envole joyeusement, ce serait-y pas un code ? Ce grand type serait-il un trafiquant, un espion industriel ou que sais-je ?

Fin du deuxième acte.

Acte trois, l’espion qui venait du rayon frais descend pour laisser la place à un jeune monté sur VTT, cigarette allumée pendant sur lèvres serrées, yeux embués. Il reste devant les portes (rapport au vélo) et au bout de cent mètres parcourus, se met à taper sur les barres en fer, à parler fort haut et indique aux quelques voyageurs restants qu’il se rend à Paris (on est dans le sens inverse et presque au terminus), qu’il est pressé, qu’faut pas l’brusquer parce qu’il n’est pas réveillé. Arrivant à ma station, je me lève et me dirige vers les portes, passant de ce fait devant l’accro-pas-qu’au-vélo, et j’ai le temps de contempler la dernière scène, une jeune fille sans doute naïve lui indique avec douceur que ce train va dans la direction opposée, il descend trébuchant avec sa monture, l’invectivant pour qu’elle le suive et lui montre le passage souterrain, un type devant moi louche, bave au menton, sur le derrière moulé dans une paire de jean’s de l’innocente qui comprennant son erreur, presse le pas vers la sortie.

Mon trajet dure vingt petites minutes, ça en fait des scenarii en si peu de temps…

Caresser les abeilles…

Cet après-midi, des envies de photographie m’ont taraudée. D’un cliché à l’autre, un souvenir a déboulé. Ma grand-mère maternelle avait en son jardin rosiers et hortensias, jonquilles et tulipes. D’une main sûre et douce, elle les soignait, s’amusant de n’être pas vaccinée contre le tétanos, elle coupait les fleurs déclinantes, les soutenait d’un tuteur de bois, portait son volumineux arrosoir en d’éreintants allers-retours. Haute comme trois pommes assises, je marchais dans ses pas, imitait ses gestes, en petite gavroche citadine je rêvais d’avoir un jour un aussi joli jardin et la même main experte. Parce que je ne connaissais que peu les jardins, les insectes me terrifiaient et c’est la bouche ouverte d’admiration, que j’observais ma grand-mère cueillir ses fleurs malgré leur coeur bourdonnant d’abeilles. Remarquant mes yeux écarquillés d’enfant, elle me prit un jour la main, s’agenouilla pour être à ma petite hauteur, m’attira doucement vers les roses et se mit à chuchoter sur les ouvrières affairées. Elle me fit remarquer le duvet sur leur tête qu’elle caressa soudain d’un doigt délicat, m’invitant à faire de même afin me dit-elle, de découvrir l’extrême douceur de cette étrange fourrure. Ce fut pour moi un moment d’une grande émotion qui remisa toute crainte bien loin derrière et je sens encore sur la pulpe de mon doigt le velouté des abeilles et le baiser dont ma grand-mère me gratifia.