Entre nos mains, leur nez en apnée

Tu es là à te réjouir de ce jour béni du déconfinement.

Tu es là, heureux, dans toute ta gloire joyeuse à vouloir festoyer, parfois même un peu avant et, bon sang, comme je te comprends.

Mais tu oublies qu’il s’agit là d’un déconfinement partiel, un timide pas en avant.

Tu oublies que, pour beaucoup, c’est encore le temps du confinement : artistes, restaurateurs, propriétaires de ces bars où tu aimes tant aller boire, tous attendent encore patiemment…

Tandis que tu es en liesse, eux, attendent sagement. Anxieusement et sagement…

Trois semaines, trois petites et longues semaines entre tes mains, entre nos mains, entre les mains de chacun, trois semaines en apnée avant d’être vraiment délivrés.

Entre nos mains, il y a leur nez en apnée.

Parce que de ton sérieux, de mon sérieux, de notre sérieux à tous et à chacun, s’aplatira cette fameuse courbe dénuée de toute sexualité (eh, je sais, lecteur célibataire confiné, combien tu as faim et combien, de ce fait, tout revêt vite une nudité hypersexuée, ne le nie pas, je le sais).

Et, peu importe de savoir si ces mesures sont justes, justifiées, exagérées… peu importe les théories du complot ou ultracrépidarianisées, peu importe les nobélites et les Dunning-Krugger effets, ces mesures sont là et, si la courbe asexuée ne redescend pas, les décisions contrariantes vont tomber : point de réouverture, point de concerts, point de verres partagés hors des limites de ton chez toi, de mon chez moi.

Alors oui, lecteur impatient de retrouver ce que tu aimais, pense que trois petites semaines, le temps d’un « laisser et voir », c’est aussi le temps de ne pas ruiner tous tes espoirs de retrouver cette liberté qui t’a tant manqué. C’est éviter que le déconfinement ne se transforme en déconfiture amère et frustrée.

La norme alitée

C’est curieux comme on s’habitue à tout.

C’est curieux comme on s’habitue à tout si bien que l’on en vient à se perdre comme on perd la mémoire et puis, plus tard, comme on perd la raison.

Au tout début de la pandémie, nous étions nombreux pénétrés par cette drôle de sensation d’irréalité, d’absurdité, combien ont eu cette phrase en boucle répétée « C’est irréel, on se croirait dans un mauvais rêve ».

C’est curieux comme on s’habitue à tout si bien qu’aujourd’hui, c’est l’avant confinement qui semble s’effacer comme un rêve se dissipe lentement au fil d’une journée à mesure que l’on cesse d’y penser, de s’y accrocher.

En cette saison où, normalement, débutent concerts et danses pieds nus dans l’herbe, danse sous la lune et les étoiles, danse sous Vénus, la dernière transe a-t-elle jamais existé ? Et les peaux qui brûlent, les épidermes enivrés, les regards enfiévrés, les a-t-on rêvés ?

L’avant confinement, la normalité est subrepticement devenue l’anormalité à force de norme alitée, de norme pliée-modifiée, de norme à genoux, dos rond, tête baissée. Note d’ailleurs, lecteur enfermé, comme la normalité et l’anormalité sont, à ton oreille, en tous points identiques, comme pour te rappeler que la frontière n’a jamais été vraiment définie et ne le sera jamais.

C’est curieux comme on s’habitue à tout si bien que l’on réinvente un quotidien auquel se référer, si bien que l’entourage bien que transformé-modifié par les effets indésirables ou désirés a l’air d’avoir ainsi toujours été fait, sculpté de ce bois révélé, comme si tout ce qu’ils étaient avant n’était que pure image fantasmée d’un passé qui n’a jamais réellement existé.

C’est curieux comme on s’habitue à tout au point de ne plus différencier la normalité, l’anormalité, au point d’accepter la norme alitée.

Juste autrement

« On ne va pas non plus s’arrêter de vivre », il a dit ça avec une légèreté emprunte de révolte adolescente pour justifier de sortir encore, pour justifier de voir « pas grand monde » mais du monde encore.

« On ne va pas non plus s’arrêter de vivre » il l’a dit sans même s’apercevoir de l’ironie indécente de sa réplique.

La conversation ne m’appartenait pas, j’étais auditrice malgré moi, pour autant les mots tournaient dans mon cerveau rendu cynique :

« Tu as raison, tiens, on ne va tout de même pas s’arrêter de vivre, ça pourrait sauver des vies.

Tu as raison, tiens, on ne va tout de même pas s’arrêter de vivre, ça pourrait permettre à nos soignants au bout de leurs forces de respirer quelques instants.

Tu as raison, tiens, on ne va tout de même pas s’arrêter de vivre, ça pourrait permettre à nos médecins d’avoir le temps de ne pas trier les patients, de ne pas aller travailler la peur au ventre et en pleurant. »

Et puis, après le flot logorrhéique, ses mots en lettres de feu ont pris un sens plus évident : « On ne va pas non plus s’arrêter de vivre », non, nous n’arrêtons pas de vivre. Ceux qui s’arrêtent de vivre ne sont ni moi, ni toi jeune flandrin qui danse sur la sueur des médecins. Non, ceux qui s’arrêtent de vivre sont dans un lit d’hôpital, seuls, sans famille.

« On ne va pas non plus s’arrêter de vivre », non, personne ne nous demande « d’arrêter de vivre ». Tout ce que l’on nous demande c’est d’apprendre à vivre différemment, autrement quelques temps. Nous sommes vivants, nous mangeons, buvons et rions, nous nous occupons, chacun à sa façon mais nous sommes vivants, nous n’arrêtons pas de vivre, nous vivons juste autrement quelques temps.

Avec ce que tu as

Brigitte Jacques, auteure merveilleuse du non moins merveilleusement poétique « Dis est-ce que ça repousse les ailes », a eu l’à propos de poster ce matin sur Facebook une citation d’Hemingway :

« Maintenant, ce n’est pas le moment de penser à ce que tu n’as pas. Pense à ce que tu peux faire avec ce que tu as. »

Citation parfaite en ces temps et qui plus est lorsqu’elle vient d’un écrivain qui fut ambulancier au coeur de la première guerre mondiale. Citation qui tombe à point nommé au moment même où je m’interroge sur pourquoi et comment je vis si bien ce confinement, parce que oui, hormis les quelques jours « sans » qui sont plutôt rares et de plus en plus rares même, je le vis si bien que j’en conçois une forme de culpabilité teintée d’une touche de honte.

Comment puis-je vivre si bien ce confinement qui rend la moitié du monde folle à lier ? Comment ai-je l’outrecuidance d’apprécier mes journées quand tout autour n’est que peine, bataille, angoisse et douleur ? J’en viens même à m’inquiéter de ma santé mentale en découvrant chaque jour combien je rechigne de plus en plus au moindre échange, même bref comme Pépin, avec le monde extérieur.

Hormis le fait que je suis sans doute surentraînée (si tu vis dans un petit village de moyenne montagne, sans permis ni voiture, ni commerces à proximité, que de surcroît tu travailles depuis chez toi, il peut t’arriver de ne voir personne des jours durant), que j’ai toujours su apprécier les petits riens et qu’ils m’ont même bien des fois sauvée, j’entrevoyais un noeud Gordien dans mon adaptation ultra-adaptée.

Et puis, cette citation d’Hemingway est venue me rassurer (je n’appellerai donc pas SOS-antisocial-tu-gardes-trop-bien-ton-sang-froid, merci Brigitte) : il est vrai que je ne regarde pas ce que je n’ai pas dans cette période, que toute mon attention est portée-concentrée sur ce que j’ai, je ne regarde pas ce que je ne peux pas faire mais ce qui est à ma portée dans cet empan taillé, je ne regarde pas les projets annulés ou reportés mais tout le temps dont je dispose pour les améliorer-peaufiner, et c’est peu ou prou ce que j’ai toujours fait en gardant à l’esprit qu’à défaut de pouvoir changer une situation, il convient de l’accepter et de la transformer.

J’ose espérer, lecteur déprimé par ta situation confinée, que ces quelques mots pourront t’aider, même si j’ai bien conscience que nous ne sommes pas tous armés pour affronter les écueils de cette vie avec la même dextérité.

 

Le paradoxe du temps

C’est terriblement paradoxal, l’enfermement a, dans la tête des gens, une image qui implique d’être serré, collé, de manquer d’espace… Tu m’accorderas, lecteur empêché, que l’on n’imagine pas un instant, à la lecture d’un livre ou lors d’une conversation ayant pour objet la prison et son/sa prisonnier/ère, un homme ou une femme disposant d’un 100 m2 ; se mouvant avec le geste large ; contemplant, la nuque cassée en arrière, une hauteur sous plafond permettant l’installation d’un trampoline sans risquer jamais de loger sa fontanelle dans ledit plafond lors d’un rebond…

Non : l’enfermement, le confinement, a bien, dans la tête des gens, cette idée d’étroitesse,  de collé-serré, de petitesse, du prisonnier replié sur lui-même pour sortir du dessous d’un lit superposé (c’est, chez moi, la première image qui vient, instinctivement) et pourtant…

Il est donc terriblement paradoxal que, en cette période de confinement et donc d’enfermement, où notre espace est réduit aux mètres carré de nos appartements (ceux qui ont de la chance auront, en comptant le jardin, bien plus grand), dans cette intervalle d’enfermement, de serré, de collé, de petitesse, eh bien le temps est étiré, immensément, il n’aura jamais eu plus de place que maintenant.

« Ce n’est pas que j’ai des pensées contradictoires mais les choses le sont : les nuits sont longues mais je trouve malgré tout que le temps passe vite » – Frédéric Berthet – Journal de Trêves

Confinement avec et sans

Je n’ai pas écrit depuis longtemps, la faute au confinement.

On nous dit que c’est le parfait moment, il n’en est rien, l’inspiration, ça s’aère, en tout cas pour ce qui me concerne, moi.

Et t’écrire pour te dire quoi ? Te parler, comme tant d’autres, de ce confinement que tu vis tout comme moi, enchaîner les lapalissades et les lieux communs, les conseils avisés ou désabusés, jusqu’ici, ça ne m’inspirait pas franchement.

J’ai alors eu envie de te dire qu’il y avait des jours avec et des jours sans.

Les jours avec, où je parviens à voir tout ce que nous vivons d’unique, ces jours où je pense qu’il y a beaucoup à apprendre, à profiter parce que, malgré toute la tristesse de la situation, il y a ici un espace temps unique qui crée des moments magiques que nous n’avons jamais vécus auparavant et que nous n’aurons sans doute (j’espère) jamais à vivre à nouveau.

Les jours avec j’observe le chat comme un disciple trop agité observe son maître en glandage, ce chat qui dort, s’étire et se relève pour se recoucher en suivant les rayons du soleil, ce roi incontesté de la procrastination.

Les jours avec j’écoute la nature, j’écoute le vent, je me remplis de l’espoir qu’il y a ici l’occasion unique de tous redémarrer à zéro, nouveau monde, monde nouveau, monde qui s’éveille et comprend, certes douloureusement, mais qui comprend que l’ancien devait s’éteindre et qu’il était grand temps.

Les jours avec je me réjouis de tout ce temps avec mon enfant, avec celui qui était jusqu’ici l’homme de la nuit et qui est là, depuis, le jour aussi, je partage des apéros balcons, des voisins qui chantent à tue tête, je profite de ces présences, j’observe, j’enregistre, je photographie au secret de mon esprit et contre toute attente, je me réjouis.

Les jours avec je reprends foi en l’humanité, avec toutes ces belles actions de solidarité, cette entraide, cette écoute, la mise en place de tant de ressources pour s’aider les uns les autres à supporter l’isolement.

Les jours sans, la fatigue morale et physique vient me rappeler que la charge mentale a rarement été aussi élevée, pour celles qui, comme moi, travaillent encore, il faut ajouter à son éventail de mère-travailleuse-gestionnaire-économat-cuisinière, la tête ailleurs, la plume de maîtresse d’école, avec des enfants qui peinent à se concentrer, comment le pourraient-ils quand, moi-même, je rame pour me mettre sur un dossier ? Comment le pourraient-ils quand, moi-même, je peine à rassembler mon esprit sur le quotidien dans ce climat anxiogène et incertain ? Quand moi-même je ne parviens pas à écrire une ligne ?

Les jours sans je trouve tout indécent, fêter mon anniversaire, continuer d’instaurer une normalité dans un monde qui n’a plus rien de bien normal, se bagarrer pour les devoirs, travailler, tout paraît futilité tant on ignore tout ce qui viendra après.

Les jours sans, je regarde ce monde qui a basculé en si peu de temps avec incrédulité : les rues vides, les caissières masquées, les soignants qui se battent contre le vent, les photos de ces dernières vacances qui semblent n’avoir jamais existé.

Les jours sans, je regarde mon fils s’endormir en me demandant ce qui restera pour lui, après tout ça.

Dans ce confinement, il y a des jours avec et des jours sans…

Dans un monde idéal, nous pourrions laisser couler totalement les jours sans, envoyer des mots d’excuses à la maîtresse et aux clients, leur dire que, aujourd’hui, franchement, ce n’est pas le moment et fermer les écoutilles en attendant les jours avec, qui, pour ma part, restent beaucoup plus nombreux que les jours sans.

De la nécessaire joie de vivre

Résiste…

Ça devient difficile de rester dans sa joie, reconnais-le.

Tu as beau avoir les plus merveilleux projets pour cette année qui vient, ça devient compliqué quand tu vois tout ce qui se profile de pas gai.

Alors tu te répètes que tu es chanceux, que tu as un toit sur la tête, à manger dans ton assiette, de l’amour comme jamais, là, tout autour, mais ça devient compliqué d’y rester dans cette belle joie, de ne pas plier, de ne pas se laisser aller à la morosité, au défaitisme, à la fatalité.

Pourtant, tu sais que ça n’aidera pas de s’inquiéter, ça n’aidera pas de pencher vers la neurasthénie, l’obscurité, tu sais que ça ajoutera encore au fardeau de cette humanité qui va à vau-l’eau. Ça ne changera rien et, pire encore, ça n’aidera pas…

Tu sais que c’est même une nécessité de rester dans ta joie, comme un acte de résistance, parce que, oui, au milieu de tout ce merdier, tu as plus que la majorité et que, de ce fait, tu as tout intérêt à en profiter, à célébrer, à transmettre et partager toute cette lumière qui t’anime, à remercier, à garder le cap contre vents et marées.

Oui, ta joie, ta foi en la vie, ta gratitude, chacun de tes rires et de tes sourires, chaque baiser, chaque moment câlin, serein, ce sont des actes de résistance, des offenses à ce qui semble vouloir se dessiner, parce que c’est la vie dans son sens le plus pur et le plus sacré, parce que la joie, c’est contagieux et qu’il est urgent de contaminer.

Ce n’est pas le plus facile, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer. Ça demande une force phénoménale de regarder du bon côté, de rire et de danser sur les brasiers…

Mais tu l’as, cette force, en toi.

Alors résiste, donne, souris et profite, aide à ce que tu peux, comme tu le peux mais en attendant vis, joyeux, heureux, autant que tu peux, parce que c’est précieux.

« Je t’en supplie : sois gaie, la tristesse me tue » Casanova