Je calme mon coeur aux battements de la sève

la sève

C’est toujours au même endroit.

Qu’il s’agisse d’une joie immense, d’une peine violente, de questionnements intenses, je dépose mes émotions trop grandes toujours au même endroit.

C’est toujours au même rythme de pas.

Rageur ou sautillant, dansant même parfois, le mouvement change mais pas le rythme de mes pas. J’enfonce ou j’effleure la terre toujours aussi rapidement pour rejoindre le refuge de ces bras au même rythme de pas.

C’est toujours le même rituel.

J’inspire dès l’orée comme si le souffle m’avait jusqu’alors manqué, j’écoute chaque bruissement infime comme si mes oreilles n’avaient jamais encore écouté, je laisse les rayons du soleil me chauffer comme si j’en avais été privée durant des années, je sens mes muscles me tirailler comme s’ils n’avaient jamais travaillé et je ne ralentis pas.

Et je ne ralentis pas.

Je ne ralentis pas dans les montées, je laisse mes pieds glisser dans les pentes, je pourrais me laisser rouler jusqu’en bas, je poursuis ma course folle, non, je ne ralentis pas, jusqu’à…

Jusqu’à cet arbre-là.

Et même là : je m’y précipite comme un enfant à qui l’on a manqué avant de stopper net ma course effrénée pour m’y coller, l’enlacer, le respirer, m’y fondre, tel un passe-muraille, un passe-écorce, je fonds contre le tronc, j’applique chaque centimètre de mon corps sur tout son long , visage contre bois, sang contre sève.

Je calme mon coeur aux battements de la sève.

Je calme mon coeur aux battements de la sève et je dépose sur cette écorce faite de douceur et de rugosité, mes joies immenses, mes peines violentes, mes questionnements intenses.

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Danser dans la forêt

Forêt de hêtres – Gustave Klimt

C’était une soirée différente. Une soirée illuminée par des amies et par une lune que l’on disait bleue, pleine et de sang.

Une soirée où l’on partageait l’amitié et le vin, où les conversations à coeur ouvert allaient bon train, où l’on grignotait des chips et des bouts de vie.

Et puis une envie de forêt comme une respiration à reprendre rapidement a lancé une vrille. On a enfilé nos chaussures, nos manteaux, on a filé au milieu de la nuit droit vers les bois.

Je te passe, lecteur, le parcours santé nocturne et aviné, je t’épargne les fous rires et les rires fous, les présentations à mon arbre et comme nous l’avons toutes trois enlacé pour le remercier.

Une fois notre tour de n’importe quoi presque achevé, l’une de nous a eu cette phrase magique qui a lancé la seconde vrille : « On rentre en La La Land ? », aucune de nous n’a demandé de quoi il s’agissait, on savait.

Elle a lancé la musique avec l’enthousiasme d’une enfant, on percevait ses yeux brillants. On a dansé dans la forêt sur le chemin du retour, on a couru dans les champs, sauté, chanté, on s’est regardées comme on se regarde vraiment, en se voyant, en se comprenant, on s’est serrées-collées comme pour sceller ce qui devait l’être, pour se dire l’indicible, le beau et l’invisible, tout ce qui ne s’achète pas, ne s’enferme pas, cette nuit-là, on a fêté la liberté comme jamais.

Le lièvre, la grenouille et La Vilaine

© La Vilaine - Forêt

J’ai toujours aimé les arbres, une fascination qui, enfant, m’avait poussée à étudier l’animisme. Je câlinais les arbres, les serrais de toutes mes petites forces dans mes bras, persuadée que par ce geste ils me transmettraient peut-être un peu de leur grâce et de leur énergie. Que l’on en abatte un et de chaudes larmes roulaient sur mes joues rougies par la colère.

Si en grandissant j’ai perdu cette croyance naïve, je ressens toujours de l’apaisement auprès d’eux. La première fois que j’ai pénétré dans la forêt de mon nouveau village, je venais de perdre mon grand-père, grand amoureux de la nature et qui possédait un bois. Je m’y suis volontairement perdue, des heures durant, pour étancher mon chagrin et communier dans le seul lieu approprié pour lui comme pour moi. Une église dont le seul Dieu serait la nature, dont le sacré serait la vie, dont les chants seraient le bruissement des arbres, le cri des oiseaux et la seule prière le souvenir d’un amour commun. En ressortant, j’avais retrouvé la sérénité…

En ce dimanche, le temps idéal se prêtant enfin à la respiration, à la douceur de vivre, à la promenade, la forêt m’a appelée à la retrouver pour m’y perdre à nouveau. Persuadée malgré tout que je n’y serais pas seule, vieille pensée d’ex habitante de la banlieue parisienne dont le moindre petit bois est pris d’assaut pour la ballade familiale dominicale, une fois n’est pas coutume j’ai accepté de partager mon coin de paix.

En m’enfonçant peu à peu, j’ai soudain réalisé que les chants des oiseaux qui résonnaient de toute part, n’étaient perturbés par aucun rire d’enfants ou bruit de courses effrénées. J’étais étonnamment seule, rien que les arbres et moi. Alors mes pas se sont faits plus légers, ne pas déranger surtout, ne pas perturber les bruits de la forêt, se fondre doucement dans les feuillages, s’arrêter, cesser de respirer lorsqu’une branche craque, reprendre lentement sa marche lorsque le vent agite les cimes. Je me suis faite animale, instinctive, me suis glissée sans plus de bruit qu’un chat dans les sous-bois, m’engouffrant plus loin, plus profondément, cherchant délibérément le vertige de la désorientation.

© La Vilaine

Telle une enfant, j’ai suivi un papillon, me suis laissée guidée par un envol, par un chant.

J’ai entendu les bêtes des fourrés, des cris rares de volatiles rares, je me suis assise dans les aiguilles de pin, dans l’attente de la rencontre avec ceux qui en cet instant étaient les miens. J’ai écorché mes chevilles sur les ronces, ensablé mes sandales, j’aurais pu même les quitter et fouler la terre de mes pieds nus, je n’étais plus rien.

J’ai évité une flaque boueuse, m’y suis penchée et y ai vu une toute petite grenouille. La vie renaît dans la boue.

Soudain, une silhouette, furtive vision, s’est précipitée devant moi. Le temps de réaliser, le temps de chercher la direction dans laquelle elle s’était sauvée. Là, la voilà. Un lièvre dans les fougères, un instant nous nous sommes regardés, immobiles, le souffle coupé. Et puis d’un petit bond plus tranquille, il a poursuivi son chemin. Je n’ai pas cherché à le suivre, la forêt venait de combler mon attente, il était temps pour moi de la laisser se refermer.

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