Avec ce que tu as

Brigitte Jacques, auteure merveilleuse du non moins merveilleusement poétique « Dis est-ce que ça repousse les ailes », a eu l’à propos de poster ce matin sur Facebook une citation d’Hemingway :

« Maintenant, ce n’est pas le moment de penser à ce que tu n’as pas. Pense à ce que tu peux faire avec ce que tu as. »

Citation parfaite en ces temps et qui plus est lorsqu’elle vient d’un écrivain qui fut ambulancier au coeur de la première guerre mondiale. Citation qui tombe à point nommé au moment même où je m’interroge sur pourquoi et comment je vis si bien ce confinement, parce que oui, hormis les quelques jours « sans » qui sont plutôt rares et de plus en plus rares même, je le vis si bien que j’en conçois une forme de culpabilité teintée d’une touche de honte.

Comment puis-je vivre si bien ce confinement qui rend la moitié du monde folle à lier ? Comment ai-je l’outrecuidance d’apprécier mes journées quand tout autour n’est que peine, bataille, angoisse et douleur ? J’en viens même à m’inquiéter de ma santé mentale en découvrant chaque jour combien je rechigne de plus en plus au moindre échange, même bref comme Pépin, avec le monde extérieur.

Hormis le fait que je suis sans doute surentraînée (si tu vis dans un petit village de moyenne montagne, sans permis ni voiture, ni commerces à proximité, que de surcroît tu travailles depuis chez toi, il peut t’arriver de ne voir personne des jours durant), que j’ai toujours su apprécier les petits riens et qu’ils m’ont même bien des fois sauvée, j’entrevoyais un noeud Gordien dans mon adaptation ultra-adaptée.

Et puis, cette citation d’Hemingway est venue me rassurer (je n’appellerai donc pas SOS-antisocial-tu-gardes-trop-bien-ton-sang-froid, merci Brigitte) : il est vrai que je ne regarde pas ce que je n’ai pas dans cette période, que toute mon attention est portée-concentrée sur ce que j’ai, je ne regarde pas ce que je ne peux pas faire mais ce qui est à ma portée dans cet empan taillé, je ne regarde pas les projets annulés ou reportés mais tout le temps dont je dispose pour les améliorer-peaufiner, et c’est peu ou prou ce que j’ai toujours fait en gardant à l’esprit qu’à défaut de pouvoir changer une situation, il convient de l’accepter et de la transformer.

J’ose espérer, lecteur déprimé par ta situation confinée, que ces quelques mots pourront t’aider, même si j’ai bien conscience que nous ne sommes pas tous armés pour affronter les écueils de cette vie avec la même dextérité.

 

Confinement avec et sans

Je n’ai pas écrit depuis longtemps, la faute au confinement.

On nous dit que c’est le parfait moment, il n’en est rien, l’inspiration, ça s’aère, en tout cas pour ce qui me concerne, moi.

Et t’écrire pour te dire quoi ? Te parler, comme tant d’autres, de ce confinement que tu vis tout comme moi, enchaîner les lapalissades et les lieux communs, les conseils avisés ou désabusés, jusqu’ici, ça ne m’inspirait pas franchement.

J’ai alors eu envie de te dire qu’il y avait des jours avec et des jours sans.

Les jours avec, où je parviens à voir tout ce que nous vivons d’unique, ces jours où je pense qu’il y a beaucoup à apprendre, à profiter parce que, malgré toute la tristesse de la situation, il y a ici un espace temps unique qui crée des moments magiques que nous n’avons jamais vécus auparavant et que nous n’aurons sans doute (j’espère) jamais à vivre à nouveau.

Les jours avec j’observe le chat comme un disciple trop agité observe son maître en glandage, ce chat qui dort, s’étire et se relève pour se recoucher en suivant les rayons du soleil, ce roi incontesté de la procrastination.

Les jours avec j’écoute la nature, j’écoute le vent, je me remplis de l’espoir qu’il y a ici l’occasion unique de tous redémarrer à zéro, nouveau monde, monde nouveau, monde qui s’éveille et comprend, certes douloureusement, mais qui comprend que l’ancien devait s’éteindre et qu’il était grand temps.

Les jours avec je me réjouis de tout ce temps avec mon enfant, avec celui qui était jusqu’ici l’homme de la nuit et qui est là, depuis, le jour aussi, je partage des apéros balcons, des voisins qui chantent à tue tête, je profite de ces présences, j’observe, j’enregistre, je photographie au secret de mon esprit et contre toute attente, je me réjouis.

Les jours avec je reprends foi en l’humanité, avec toutes ces belles actions de solidarité, cette entraide, cette écoute, la mise en place de tant de ressources pour s’aider les uns les autres à supporter l’isolement.

Les jours sans, la fatigue morale et physique vient me rappeler que la charge mentale a rarement été aussi élevée, pour celles qui, comme moi, travaillent encore, il faut ajouter à son éventail de mère-travailleuse-gestionnaire-économat-cuisinière, la tête ailleurs, la plume de maîtresse d’école, avec des enfants qui peinent à se concentrer, comment le pourraient-ils quand, moi-même, je rame pour me mettre sur un dossier ? Comment le pourraient-ils quand, moi-même, je peine à rassembler mon esprit sur le quotidien dans ce climat anxiogène et incertain ? Quand moi-même je ne parviens pas à écrire une ligne ?

Les jours sans je trouve tout indécent, fêter mon anniversaire, continuer d’instaurer une normalité dans un monde qui n’a plus rien de bien normal, se bagarrer pour les devoirs, travailler, tout paraît futilité tant on ignore tout ce qui viendra après.

Les jours sans, je regarde ce monde qui a basculé en si peu de temps avec incrédulité : les rues vides, les caissières masquées, les soignants qui se battent contre le vent, les photos de ces dernières vacances qui semblent n’avoir jamais existé.

Les jours sans, je regarde mon fils s’endormir en me demandant ce qui restera pour lui, après tout ça.

Dans ce confinement, il y a des jours avec et des jours sans…

Dans un monde idéal, nous pourrions laisser couler totalement les jours sans, envoyer des mots d’excuses à la maîtresse et aux clients, leur dire que, aujourd’hui, franchement, ce n’est pas le moment et fermer les écoutilles en attendant les jours avec, qui, pour ma part, restent beaucoup plus nombreux que les jours sans.

Le juste milieu

De loin

Tu vois, je suis née là.

Au milieu de ce pont, entre deux zones, entre mille mondes, entre mille vies, entre des décennies de pleines lunes et de levers de soleil.

Selon que tu choisiras de regarder mon histoire depuis l’un ou l’autre des deux côtés, elle te semblera simple ou compliquée, triste ou drôle, banale ou originale.

Tu me jugeras victime ou bourreau, lâche ou pleine de courage, selon l’endroit depuis lequel tu me regarderas.

L’important étant de te souvenir que, de chaque côté du pont, tu seras toujours bien trop loin de son milieu, bien trop loin d’où je suis née pour saisir tous les détails, pour comprendre toutes les infinies ramifications qui me font.

Oui, tu vois, je suis née là, j’ai grandi là, en plein milieu, juste entre deux.

Et comme toute chose qui t’entoure, comme pour mille autres vies, comme pour mille mondes, tu ne peux me voir que depuis un côté à la fois, tu peux plisser les yeux autant que tu veux, tu peux t’armer de jumelles, rien n’y fera, tu ne pourras jamais voir ce que je vois depuis là. Depuis l’entre deux, depuis l’exact milieu du pont.

 

Et se laisser dormir

J’ai décidé de dormir, malgré le soleil, malgré les heures qui raccourcissent, j’ai décidé de dormir.

J’ai choisi de déposer mon corps dans le canapé, de le laisser s’enfoncer et de n’en sortir qu’une fois qu’il serait reposé, les pensées triées, le cerveau rangé-nettoyé, le chemin décidé pour ne plus avoir à y revenir.

J’ai décidé de dormir puis, d’ouvrir les yeux et de regarder le soleil parcourir, heure après heure, les murs blancs de mon appartement avec cette lumière particulière aux débuts d’hiver, illuminant tantôt la bibliothèque réconfortante, tantôt le fauteuil élimé, tantôt mes idées et mes idéaux, jusqu’à ce que ce soit les phares des voitures qui dansent sur mes murs.

J’ai décidé de ne rien faire, j’ai laissé la sculpture que je voulais finir, laissé l’évier se remplir et j’ai observé le chat se toiletter, le chien se pelotonner, mes pieds s’abandonner à la moelleuse pesanteur de la langueur.

J’ai préféré dormir à marcher-courir, des heures à rien qui, lentement et doucereusement, sont devenues des heures à plein, sorte de reset nécessaire, de nettoyage des fichiers inutilisés, des programmes infectés, pour mieux redémarrer.

Et je me suis relevée, lumière entre les mains, plus prête que jamais à la laisser me guider et à la partager.

Je calme mon coeur aux battements de la sève

la sève

C’est toujours au même endroit.

Qu’il s’agisse d’une joie immense, d’une peine violente, de questionnements intenses, je dépose mes émotions trop grandes toujours au même endroit.

C’est toujours au même rythme de pas.

Rageur ou sautillant, dansant même parfois, le mouvement change mais pas le rythme de mes pas. J’enfonce ou j’effleure la terre toujours aussi rapidement pour rejoindre le refuge de ces bras au même rythme de pas.

C’est toujours le même rituel.

J’inspire dès l’orée comme si le souffle m’avait jusqu’alors manqué, j’écoute chaque bruissement infime comme si mes oreilles n’avaient jamais encore écouté, je laisse les rayons du soleil me chauffer comme si j’en avais été privée durant des années, je sens mes muscles me tirailler comme s’ils n’avaient jamais travaillé et je ne ralentis pas.

Et je ne ralentis pas.

Je ne ralentis pas dans les montées, je laisse mes pieds glisser dans les pentes, je pourrais me laisser rouler jusqu’en bas, je poursuis ma course folle, non, je ne ralentis pas, jusqu’à…

Jusqu’à cet arbre-là.

Et même là : je m’y précipite comme un enfant à qui l’on a manqué avant de stopper net ma course effrénée pour m’y coller, l’enlacer, le respirer, m’y fondre, tel un passe-muraille, un passe-écorce, je fonds contre le tronc, j’applique chaque centimètre de mon corps sur tout son long , visage contre bois, sang contre sève.

Je calme mon coeur aux battements de la sève.

Je calme mon coeur aux battements de la sève et je dépose sur cette écorce faite de douceur et de rugosité, mes joies immenses, mes peines violentes, mes questionnements intenses.

Aujourd’hui

Au présent

Il y a chez moi cette sensation d’urgence, peut-être liée à mon passé, mon expérience de la vie, à mon âge et, dans le fond, on s’en fout de ce qui nourrit cette sensation d’urgence, le fait est que c’est un faix. Elle est là, elle fait que je veux profiter de chaque instant et que chaque instant qui ne peut se vivre est un instant volé, raté, comme un train que l’on a vu s’éloigner sans bouger depuis le quai, billet dans la main, billet pour lequel on n’a pas jugé utile de prendre l’assurance annulation, parce que ça alourdissait le coût du voyage, parce que l’on était sûr de ne pas le rater, parce que… ça aussi, au fond, on s’en fout.

C’est cette urgence à vivre, à profiter, qui fait que je suis contrariée chaque fois que je ne peux passer du temps avec ceux que j’aime, chaque fois que mon « voyage » est annulé, reporté, retardé. Je n’ai pas, comme certains, dans l’esprit un « on a toute la vie » ou quelque autre « bientôt ».

J’ai beau être d’un naturel joyeux (si, si), optimiste, j’ai beau avoir foi en l’univers et en la vie, j’ai beau avoir rationnellement conscience que si ça ne se fait pas, il y a une bonne raison, je sais aussi que je ne sais pas ce qu’il y aura demain, où l’on sera, si rien ne nous arrivera alors chaque fois que quelque chose ne se fait pas, j’ai la sensation que c’est « un de moins » sur une sorte d’échelle de temps qui s’en va.

Je veux profiter de chaque occasion donnée aujourd’hui, j’en profiterai demain si elles sont là aussi. Mais, tu le sais, lecteur (surtout toi, je sais que tu passeras par là et me liras) pour moi, demain n’existe pas, il n’y a qu’aujourd’hui.

Et aujourd’hui dans nos vies pleines d’obligations, de rendez-vous à la con, nous avons peu de temps de qualité ensemble, de temps à s’amignoter, de temps à partager. Chaque moment de bonheur, de joie, je veux donc le prendre avec ce qu’il a de précieux, je veux l’arracher aux imprévus, en bloquer l’agenda, en fixer l’existence, l’inscrire dans le tout de suite, parce que demain ne sera peut-être pas.

Faulkner écrivait : « Tout est présent, comprends-tu ? Aujourd’hui ne finira que demain et hier a commencé il y a dix mille ans »

Je vis aujourd’hui, je suis aujourd’hui.

 

 

 

Bête à concours

Derrière chaque grain

J’ai participé pour la toute première fois à un concours de nouvelles.

Enfant, je n’aimais pas la compétition, j’ai cessé le patinage artistique et la GRS parce que je ne me sentais pas bien dans cet esprit de compétiteurs, de regards jaugeurs, ça n’allait pas avec ma bienveillance naturelle, j’étais du genre à encourager les autres et pas moi, j’étais de celles qui cherchent à copiner, à aider celui ou celle qu’elle admirait. Je n’avais pas l’esprit « compèt' » ne cessait-on de me répéter.

Là, c’est quelque peu différent, on ne voit pas les autres participants, on ne les lit pas non plus (en tout cas, pas avant la publication donc pas avant un « bien après » les résultats), on ne peut pas s’éprendre d’eux et de leur talent, les encourager et estimer qu’ils méritent largement de nous passer devant. Ça rend l’échec un peu plus cuisant.

J’ai participé pour la toute première fois à un concours de nouvelles dont le thème n’était, pour une fois, pas de la SF, il n’y avait pas de restriction d’âge, il ne fallait pas être vierge de toute édition, ça parlait de « Vin Jaune », j’avais fait les vendanges l’an passé, bref, ça me semblait bien adapté, alors j’ai participé. Je n’ai pas été primée, il me tarde de lire ceux qui l’ont été et, dans cette attente, lecteur à la curiosité piquée, si ça t’intéresse, je te mets ci-dessous mon texte puisque je suis libérée de son exclusivité.

Bonne lecture (si tu as le courage !)

 

Entre les lignes

Elle est arrivée à l’heure et même un peu en avance. Elle s’est posée au milieu de la cour encore plongée dans l’obscurité. Elle tremble. Elle se demande ce qui lui a traversé l’esprit quand elle a dit oui. Le frigidaire à remplir, le loyer à payer, les besoins de son fils qu’il faut bien combler, les clients qui se raréfient, l’instinct de survie. Bien sûr qu’elle sait. Et puis bouger le corps pour ne pas perdre la tête, mettre du corps pour imposer le silence à sa tête, faire taire les peurs et les doutes qui la tiennent éveillée depuis qu’elle a choisi de s’en aller, de se libérer, de le quitter. Voilà pourquoi elle est là, au milieu de cette cour encore plongée dans l’obscurité, voilà pourquoi elle tremble. La liberté, ça se paie.

Elle ignore si c’est l’humidité qui transperce ses vêtements, si c’est le manque de sommeil, la surdose de caféine ou l’appréhension, mais tout son corps est glacé. Comme les autres, elle a pris un café, a salué ceux qui étaient là et est retournée dans la cour encore plongée dans l’obscurité. Elle attend ceux qui ne sont pas encore arrivés, ceux qui usent du quart d’heure savoyard auquel elle n’a pas cédé. Elle attend les ordres au milieu de cette cour encore plongée dans l’obscurité. Elle attend le matériel pour s’équiper.

Elle sera la seule femme dans les équipes. La seule. Pas bien grande, pas bien épaisse. Sans doute faudra-t-il essuyer quelques regards moqueurs, quelques railleries, peut-être même écarter une main qui traîne ou deux. Alors elle fera du boulot d’homme, elle fera plus et mieux que les hommes, elle ne s’économisera pas, elle balaiera l’aide qu’ils ne manqueront pas de proposer dans leur culture de sauveurs, de princes charmants auxquels elle n’a jamais cru. Elle portera les plus lourdes caisses, se gardera bien de souffler ou même de respirer un peu bruyamment, elle refusera d’attendre en servant le café. Elle leur montrera toute la force qu’elle a, celle qui ne se voit pas sous sa silhouette frêle, celle qu’elle a depuis toujours en elle, celle qui lui a permis de rester en vie.

Ils arrivent au compte-goutte, les autres, les hommes. Des jeunes, des vieux, elle est pile entre les deux. Beaucoup se connaissent, se congratulent, elle leur sourit. Dans un étrange balai, ils avancent à petits pas et se saisissent d’un seau, d’un sécateur, avant de gagner les vignes, bien rangés en file indienne. Elle se joint à la chorégraphie, observe et imite, heureuse de se mettre enfin en mouvement.

Avec une douce fermeté le vigneron charpenté forme les couples de vendangeurs, deux par ligne, c’est comme ça dans les vignes. Il stoppe à sa hauteur, avise ses mains, elle n’a pas de gants, n’est pas certaine d’être à jour de ses vaccins, elle lui promet la plus grande prudence. Elle grimpe le long de la ligne avec détermination, la brume matinale s’infiltre dans ses chaussures, le long de ses jambes, colle son pantalon contre ses cuisses et ses mollets. Elle s’arrête quelques instants pour inspirer et, pour la première fois, elle regarde vraiment où elle est et où elle va. La plantation surplombe un lac, le lever de soleil illumine les grappes, la lumière joue avec les perles de rosée. Ça sent la terre, l’herbe fraîche, elle voudrait se déchausser, laisser ses pieds eux aussi respirer les flaveurs dont son nez commence à se délecter. Elle voudrait se déshabiller, s’effeuiller et s’allonger, là, entre les lignes de la vigne, juste pour prendre le temps de sentir son corps passerillé par les épreuves, le sentir enfin vivant, au milieu du vivant.

Son coéquipier est charmant, gentil très certainement, mais bavard. Elle n’est pas d’humeur à jacasser, elle n’a aucune envie de se raconter, raconter ces semaines et ces mois à regarder plafond en tentant d’anéantir la peur, elle ne veut laisser personne entrer. Alors elle se met à chanter. Elle l’a fait comme ça, comme un instinct venu de loin, d’en bas, de la terre, elle l’a fait sans réfléchir, comme si le son était la solution parfaite, comme si le son était la solution offerte par ses tripes. Elle chante, à chaque grappe qu’elle sectionne, elle chante et remercie la vigne pour ce qu’elle vient de donner. Elle chante et elle chuchote des mots d’excuse pour sa possible maladresse, pour la possible perte infligée à chaque pied. Elle chante et elle décante. Les abeilles et les guêpes tournoient autour du seau qu’elle hisse vers le tracteur, elle les éloigne d’un mouvement et reprend son labeur.

À mesure que le soleil monte dans le ciel et chauffe les vendangeurs, elle monte la colline, de grappe en grappe, à peine visible entre les lignes. Elle est rapide, trop rapide, on lui demande de ralentir, le pressoir ne suivra pas. C’est un beau, un vieux pressoir, ici, on fait le vin à l’ancienne, ici, on vendange au rythme du vieux pressoir. Alors elle freine et elle réfrène son inclinaison pour la vitesse, son tempérament de feu, son intranquillité, elle s’oblige à la lenteur du geste, elle défait sa veste. Elle fixe ses mains qui agrippent la rafle, saisissent le fruit, coupent et se salissent. Elle inspire, elle respire, elle expire et expie la lie de sa culpabilité, elle traque chaque bruit infime, le grain de raisin qui s’échappe de la grappe pour choir sur le sol terreux, les feuilles qui bruissent au passage.

Elle a chaud, une chaleur qui monte depuis son ventre et son cœur. Elle prend conscience qu’elle a eu froid durant des mois, froid de l’intérieur, elle prend conscience de sa dormance. Elle ramasse les grains tombés, suce leur suc, elle veut les goûter, elle veut, enfin, tout goûter. Le jus explose dans sa bouche, s’écoule dans son œsophage, elle trouve ça doux, doux comme ce vent léger qui caresse ses cheveux. Toutes les quatre lignes à six lignes, une pause et un verre de vin sont offerts. Du savagnin au petit matin quand elle espérait du café, elle hésite à accepter mais ne veut pas se faire remarquer, elle est la seule femme, pas bien grande, pas bien épaisse, c’est déjà bien assez comme particularité. Elle avale cul sec le liquide doré en regrettant de ne pas avoir mangé l’un des petits pains mis à disposition à l’arrivée, l’acidité de son estomac vide lui fournit toutes les raisons d’y penser. Elle passe la langue sur ses lèvres, y découvre des pommes, des fleurs et des noix.

Il faut à présent redescendre en bas des cépages pour mieux remonter, la métaphore, si proche de sa vie, lui dessine un discret sourire. La bise entraîne le souffre et burine les visages les plus habitués aux rayons UV. Elle sent ses joues la picoter, des larmes, dont le sel brûle en séchant, affleurent tout juste le coin externe de ses paupières, défense bien dérisoire contre les éléments. Débourbée par les effets secondaires de l’alcool au petit matin, elle suit son coéquipier, chacun d’un côté de leur ligne, dos à dos, la parole se libère. Parce qu’elle n’a pas à affronter son regard tandis que les sécateurs claque-couinent, parce qu’il y a un côté confessionnal qu’elle ne manque pas de noter, amusée, elle retrouve sa voix, plaisante et sourit, voire encourage les questions auxquelles, finalement, elle répond. Son âge, sa situation… Elle sent chacun de ses muscles travailler en même temps que ses cordes vocales, elle sent chacun de ses membres, chaque muscle, chaque centimètre carré de sa peau. La douleur est une bénédiction pour celui ou celle qui avait oublié qu’il était aussi fait de chair.

Elle accueille la douleur, elle accueille la terre, elle accueille le vent, elle accueille les rires et les plaisanteries, elle accueille le verre suivant, à la fois doux et puissant. Elle ne fait plus semblant. Elle se fout d’être la seule femme, pas bien grande, pas bien épaisse, elle se fout des regards moqueurs, elle se fout des quelques railleries, elle retient la main qui l’effleure, là, maintenant, bien à l’abri, entre les lignes de la vigne.

Elle se demande si ceux qui boiront un verre de ce vin jaune et beau, auront ne serait-ce qu’un instant l’idée de ce qui est dedans, au-delà de la vigne, au-delà de l’étiquette, s’ils sauront voir ce qui se cache entre les lignes…