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Archives de Tag: histoires courtes

La détresse de la dress

Détresse de la Dress - Infographie par La Vilaine

Il s’interroge sur ce qu’il fait là, pourquoi il a accepté ce contrat, sachant pertinemment qu’il ne goûtait ni cette musique, ni cette sotte caillette dandinante. Pour une raison qui dépasse la sienne, il est pourtant toujours là. Bien sûr, il pourrait s’ensauver, personne ne tenterait de l’en empêcher, et pourtant il reste là, l’air absent, sur un siège à peine confortable, bien calé sur son séant, jouant distraitement avec son portable, il n’écoute pas, mais entend, les vocalises approximatives issues de goualantes bien peu émouvantes.

Sa nuque est raide, lentement il tourne la tête à gauche, essuie son front un peu moite, continue le mouvement circulaire prompt à détendre ses maxillaires. Dans son angle mort, il remarque d’abord la robe, colorée et parfaite, le genre de robe qui ne souffre pas les défaites. Il en reconnaît la signature, la même que celle créée pour donner à la chanteuse-remuante un peu plus d’allure. Le fla-fla s’anime, révélant le corps exquis glissé dedans, puis le visage marqué d’un ennui sage, contrastant avec le vêtement criant de joie.

Le menton dans la main, pour retenir une mâchoire lassée de toutes ces mondanités, elle contemple le plafond pour en traquer les malfaçons. Elle a compté quelques fissures, en a suivi les lignes torturées, a imaginé le dôme s’effondrer, s’est vue toute dépecée et en a été quelque peu soulagée… Sa morosité l’amène à observer, d’abord son cavalier gommeux, tout gonflé de vanité, trop heureux de la montrer, si gracieuse dans la tenue qu’il lui a imaginée et forcée à porter, et puis les spectateurs, les fans de la première heure, hurlant et gesticulant.

Et dans ce marasme de groupies, elle l’a vu lui. Il la fixe avec bienveillance, un regard doux et un peu fou, là, juste à sa droite, à quelques strapontins, elle pourrait le toucher de la main. Il ne baisse pas les yeux et semble s’ennuyer juste pour eux deux. Alors elle sourit, bêtement, loin de toute raison ou entendement, ses pupilles se dilatent, sa robe l’étouffe, c’est ce regard qui lui suspend tout son air.

Sans aucune raison logique, elle sait, elle en est persuadée, comme une éclatante vérité, elle sait qu’il est fait pour elle, qu’elle le rendrait plus heureux que n’importe qui d’autre pourrait le faire, du cerveau à la moindre de ses artères. Elle sait que si le destin l’a mis sur son chemin ce n’est pas un hasard, que la vie a juste eu du retard, fâcheux contre-temps luciférien, mais que l’on ne peut sentir une telle fusion avec quelqu’un sans que cela soit à dessein.

Puisqu’elle le regarde à son tour, puisqu’ils se contemplent, il ose s’aventurer au-delà des atours, il avale les quelques mètres de fauteuils, se contre-fout d’à peu près tout, du possible refus, du mari imbu. Puisqu’aucun des deux ne respire, puisque ses yeux semblent aimer rire, il se dit tant pis, qu’il n’a qu’une vie, qu’elle est bien trop jolie, qu’il ne peut pas la laisser là, seule, dans la détresse de sa dress, qu’il lui faut, à tout le moins, obtenir son adresse…

Merci pour l’inspiration.

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Publié par le octobre 26, 2011 dans Vilaine histoire

 

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Autopsie d’un corps en vie

Ciel en sang – Photo par La Vilaine

Sa main ne tremble pas, la lenteur de son geste n’est liée qu’à la fascination hypnotique, au plaisir extatique, de découvrir la brillance de la lame tranchant avec celle, bien plus terne, de la carnation. Elle n’a pas vraiment choisi ses instruments, ils étaient déjà présents, attendant patiemment qu’elle s’en saisisse dans un moment d’égarement.

Du bout des doigts, elle inspecte le corps, cherche avec calme l’angle à respecter, la pression à appliquer, d’un petit toucher-palper, elle évite les veines, les nerfs, les artères. La vapeur d’eau qui se dégage du robinet chargé d’écouler les humeurs, masque idéalement la réalité de ses agissements. La vacuité de son regard trahit celle de son esprit, la concentration permet de ne pas perdre la raison. D’une main elle tourne une jambe, cherche les cicatrices comme les pointillés d’un pantin pré-découpé, elle s’applique à les suivre, mord ses lèvres et enfonce d’un coup sec la lamelle. Elle découpe la chair avec application, prenant garde de ne pas l’entailler trop profond. Elle contemple la couleur créée par le sang qui affleure, étire le trait parfait de la plaie, regarde l’hémoglobine qui glisse le long de la cuisse, constate avec incrédulité la preuve de vitalité. Elle se dit qu’elle pourrait être chirurgien, que tout cela ne lui fait rien, que le rouge lui va très bien.

La tête lui tourne soudain, la nausée lui vient, ses jambes ne la portent plus. Elle glisse sur le sol, pose la tête contre le carrelage froid de cette salle glaciale, augmente le débit du robinet, noie sa nuque en nage sous le jet. D’un geste brusque elle jette sa tête contre la paroi, une fois, deux fois, trois fois, cent fois. Sa gorge se serre, les yeux lui brûlent, elle tourne le mitigeur un peu plus vers l’extérieur. Sa vue s’embue, elle perd pied, sent les larmes couler. Elle lâche tout sur le dallage, tremble et hoquette, explose et frappe, griffe et arrache, s’éparpille en petits morceaux.

Elle sort de la douche, range soigneusement le couteau, essuie ses larmes, éponge le sang, affluent d’un corps vivant. Elle enfile calmement ses vêtements, se remaquille légèrement. Elle est fatiguée, incroyablement épuisée, toute violence l’a quittée, elle a tout évacué… Pas comme tout le monde, pas sans honte, par la violence et par la bonde.

 
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Publié par le octobre 13, 2011 dans Vilaine histoire

 

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