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Ecrire sur soi

Écrire sur soi - Infographie par La Vilaine

« Je n’ai pas beaucoup d’imagination, alors j’écris sur moi » a-t-elle dit, avec l’air de s’en excuser, comme si elle pouvait quelque chose au fait de ne pas savoir imaginer… Et puis toute mortifiée, elle a expliqué…

Écrire sur soi, n’est pas bien commode et pas bien propre, convenons-en. D’abord parce qu’elle perd régulièrement tous ses manuscrits, elle oublie où elle les a mis, et qu’en pratiquant ses ablutions quotidiennes, elle les fond dans le savon, et ne s’aperçoit de son erreur que lorsque l’eau devient toute bleue, entraînant dans un petit bruit du succion, chacun des mots qu’elle a pourtant choisi avec application. Elle a tenté de les rattraper, armée d’une serviette des plus épaisses, le cheveu dégoulinant de shampooing, la peau fumant dans l’air de la salle de bain.  Elle a coupé le robinet, épongé fébrilement l’eau qui restait (et « fébrilement » c’est peu dire, vous pouvez me croire), la veine du front battant la mesure de son désespoir.

Elle a couru encore toute nue, ses pas trempés marquant le carrelage comme autant de preuves de son inconséquence, glissant dans les virages, se cognant dans les encadrements, à la recherche de la boîte à outils. Elle en a extirpé une ventouse, une pince, un tournevis et tout un tas d’objets dont elle ignorait l’utilité mais qui lui ont semblé bien adaptés.

Elle a glissé dans le sens inverse, s’est saisie de papier dans un mouvement de toupie, a roulé-boulé jusqu’à la douche, éjectant involontairement son attirail, se logeant un marteau pas loin du cerveau. Elle a pompé la tuyauterie avec frénésie, tamponnant la feuille tous les deux pompages, vérifié que ça imprimait une page, rien…

Non, écrire sur soi, n’est pas bien commode. Parce que l’on se raconte sur l’espace limité de toute son intimité avec des mots qui pourraient, par accident, bien vite nous manquer…

Écrire sur soi c’est compliqué. Il faut rudement se contorsionner pour parvenir à poser des écrits sur les parties inaccessibles de son anatomie. Elle a entendu ses vertèbres s’entrechoquer, senti une vive douleur la pénétrer… A tordre son cou, étirer ses genoux, elle s’est retrouvée bloquée, le nez contre son pied, incapable de bouger. Elle a crié, le stylo encore dans la main, s’est époumonée en vain, personne n’est venu défoncer la porte de la salle de bain. Elle a rampé, encore toute repliée, s’est envoyée vers le radiateur d’un mouvement de balancier salvateur, y a inséré un pied, a dodeliné de gauche à droite, a poussé d’un coup sec, s’est cogné la tête et s’est libérée du piège qu’elle avait elle-même fabriqué.

Oui, écrire sur soi, c’est compliqué. Parce que l’on se blesse parfois pour atteindre certains recoins.

Écrire sur soi, c’est difficile. Trouver des lecteurs de bonne humeur, leur dire, sans rougir : « lisez-moi » sans savoir si cela leur plaira. Elle a écumé les cercles d’amitié, a invité quelques âmes triées sur le volet. Elle a choisi un tête à tête, a attendu que l’ambiance s’y prête (délicat, n’est-il pas, de proposer une lecture sur son corps, comme ça, à froid ?). Elle s’est déshabillée, a tendu sa cuisse gauche, a patienté sans respirer pour éviter que son lecteur ait la nausée à voir les phrases danser. Elle l’a scruté, guetté ses rides d’expression avec agitation, remarqué l’oeil concupiscent, arraché sa jambe un peu trop violemment des mains du rufian, en a été toute déséquilibrée et s’est lamentablement vautrée…

Écrire sur soi, c’est difficile. Parce qu’il faut trouver des lecteurs intéressés par ses mots plus que par sa peau…

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Publié par le octobre 29, 2011 dans triturage de cervelet, Vilaine histoire

 

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