Mouchez-vous

Mouchez-vous

Soyez une mouche…

C’est merveilleux une mouche.

La mouche se fait écraser par une paume de main, une tapette, un torchon, un dossier, elle chute au sol dans un froufrou désespéré, échoue, plate et anéantie, sur le lino mal fini.

Et par une ressource mystérieuse que l’on pourrait presque oser appeler « résilience » pour satisfaire à la mode du vocabulaire à tout dire et à tout faire ou pour faire plaisir à Cyrulnik, par on ne sait quelle capacité de Phoenix brachycère, elle se regonfle, littéralement, elle se regonfle, lisse brièvement ses ailes froissées-écrasées-pliées, secoue ses balanciers et repart vrombir de plus belle pour dévorer le monde et la merde dont elle le débarrasse.

C’est merveilleux une mouche… C’est finalement très inspirant…

Soyez une mouche.

Aujourd’hui

Au présent

Il y a chez moi cette sensation d’urgence, peut-être liée à mon passé, mon expérience de la vie, à mon âge et, dans le fond, on s’en fout de ce qui nourrit cette sensation d’urgence, le fait est que c’est un faix. Elle est là, elle fait que je veux profiter de chaque instant et que chaque instant qui ne peut se vivre est un instant volé, raté, comme un train que l’on a vu s’éloigner sans bouger depuis le quai, billet dans la main, billet pour lequel on n’a pas jugé utile de prendre l’assurance annulation, parce que ça alourdissait le coût du voyage, parce que l’on était sûr de ne pas le rater, parce que… ça aussi, au fond, on s’en fout.

C’est cette urgence à vivre, à profiter, qui fait que je suis contrariée chaque fois que je ne peux passer du temps avec ceux que j’aime, chaque fois que mon « voyage » est annulé, reporté, retardé. Je n’ai pas, comme certains, dans l’esprit un « on a toute la vie » ou quelque autre « bientôt ».

J’ai beau être d’un naturel joyeux (si, si), optimiste, j’ai beau avoir foi en l’univers et en la vie, j’ai beau avoir rationnellement conscience que si ça ne se fait pas, il y a une bonne raison, je sais aussi que je ne sais pas ce qu’il y aura demain, où l’on sera, si rien ne nous arrivera alors chaque fois que quelque chose ne se fait pas, j’ai la sensation que c’est « un de moins » sur une sorte d’échelle de temps qui s’en va.

Je veux profiter de chaque occasion donnée aujourd’hui, j’en profiterai demain si elles sont là aussi. Mais, tu le sais, lecteur (surtout toi, je sais que tu passeras par là et me liras) pour moi, demain n’existe pas, il n’y a qu’aujourd’hui.

Et aujourd’hui dans nos vies pleines d’obligations, de rendez-vous à la con, nous avons peu de temps de qualité ensemble, de temps à s’amignoter, de temps à partager. Chaque moment de bonheur, de joie, je veux donc le prendre avec ce qu’il a de précieux, je veux l’arracher aux imprévus, en bloquer l’agenda, en fixer l’existence, l’inscrire dans le tout de suite, parce que demain ne sera peut-être pas.

Faulkner écrivait : « Tout est présent, comprends-tu ? Aujourd’hui ne finira que demain et hier a commencé il y a dix mille ans »

Je vis aujourd’hui, je suis aujourd’hui.

 

 

 

Sens dessus dessous

encore un rayon

On a cru que c’était fini, on a fermé les fenêtres, on a sorti les pulls, on s’est blotti sous les plaids, on a senti ce froid qui reste à l’intérieur et que seule une douche brûlante parvient à apaiser.

On a cru que c’en était terminé alors on a bougé les meubles comme pour bouger l’humeur, comme pour hiberner, se préparer à cocooner, ça avait du sens de les changer de sens, ça avait du Vian, ça avait un air de jours qui s’écument.

On a cru que c’était achevé, il a même neigé, on a trouvé que ça piquait cette brutalité, tous nos sens en étaient paralysés.

Et puis, le tout s’est réchauffé, comme le regain des lits de mourants, l’été a tout redonné dans un sursaut de fierté.

Alors on se précipite pour profiter des derniers rayons, on prend d’assaut les plans d’eau, on bavasse en terrasse, on cherche à oublier que, bientôt, ce sera vraiment terminé.

Comme une soudaine fugue, comme on retient le temps, on prend tout ce qui peut l’être et qui peut nous ramener à la liesse de l’été.

Alors on s’accroche comme des désespérés, comme si une saison pouvait nous sauver, comme si seul un été pouvait nous remplir, nous donner, nous libérer.

On a cru que c’était fini, que c’en était terminé, on a cru que c’était achevé, qu’on l’avait rêvé.

Mais tout s’est réchauffé et tant qu’il y est, ce n’est pas totalement terminé, tant qu’il y a été, on n’a pas rêvé, c’est que l’on y a été…

 

Trois mots

Sujet, verbe, complément

Il y a ces trois mots que certains refusent de prononcer, parce qu’ils sont usés à force d’avoir été prononcés, parce que, pensent-ils, les actes valent bien plus que les mots, parce que… tout un tas de bonnes raisons.

J’ai fait partie de ceux-ci, j’en ai fait partie presqu’une vie. Hormis pour mon enfant, j’ai toujours estimé que ces mots étaient creux lorsqu’il s’agissait du dialogue amoureux. Je ne sais plus qui disait qu’une fois qu’on a dit « je t’aime » tout est dit, que dire de plus, il n’y a plus rien à dire après. J’ai validé ce postulat autant que j’ai validé toutes les raisons entendues, lues çà et là pour ne pas les dire.

Il y a dans ces trois mots quelque chose de plus grand que nous, une boîte de Pandore que l’on craint d’ouvrir, une mise à nu, un point de non-retour qui ne découle pas uniquement du postulat cité plus haut, non, il y a aussi une forme d’abandon que l’orgueil, l’égo (appelez ça comme il vous plaira) se refuse à donner. Un peu comme si une fois ces trois mots prononcés, le rejet (par non réponse, moquerie, ou par un « moi non plus ») s’enveloppait tout à trac d’un voile d’affront insurmontable, d’une humiliation encore plus cuisante que s’ils avaient été tus.

Il est paradoxal (et tu sais, lecteur, combien j’aime les paradoxes) de constater combien ces trois mots, pourtant positifs, généreux, doux, peuvent effrayer. Car ils effraient aussi l’oreille de celui qui craint l’engagement, la déconvenue, ou encore (et surtout) de celui qui ne partage pas ces sentiments et les reçoit aussi abruptement qu’une grenade dégoupillée. Ils sont violents à recevoir lorsqu’ils ne sont pas partagés, il est vrai. Qu’est-ce que l’on en fait ? Que répondre à celui ou celle qui vient de poser son coeur sur la table, qui vient finalement de se foutre à poil lorsque l’on ne partage pas ses sentiments ?

Et puis vient un jour où ces mots vous brûlent les cordes vocales, vous piquent la langue, vous étouffent, parce que c’est lui, parce que c’est elle. Soudain, cette petite phrase qui nous semblait simpliste (sujet, verbe, complément), presque méprisée, cette petite phrase devient obvie et balaie les certitudes d’une vie. Il arrive cependant que l’on continue de les taire, par couardise, peur du rejet, peur du ridicule aussi parce que sans doute que tout plein d’autres les lui ont déjà dits. On se mord nerveusement les lèvres, on ne les murmure que dans sa tête (et même là, on se sent un peu con), on retient son souffle et l’on surveille chacune de ses phrases, histoire de s’assurer qu’ils ne vont pas nous échapper dans un moment d’égarement. On cherche à les maîtriser comme on cherche à maîtriser la danse de ses sentiments, quitte à pencher dangereusement vers l’alexithymie.

Et puis vient un jour où on nous les dit, ces trois mots, et où, tout soudainement, on les trouve incroyablement beaux, comme une musique que l’on a envie d’écouter en boucle, jusqu’à une hypothétique satiété. Parce qu’au fond, si effectivement les mots paraissent bien pâlichons face aux actions, si ceux-là sont particulièrement galvaudés, selon ce que l’on met dedans en les prononçant, selon la délicatesse avec laquelle on les inscrit dans une vie et tout particulièrement s’ils en avaient été jusqu’ici absents, ils prennent tout leur pouvoir et l’on se laisse émouvoir comme jamais.

Ne t’abstiens jamais, lecteur amoureux, ne retiens jamais ces trois mots-là, ils peuvent bouleverser une vie.

L’équation à double inconnues

Equation

C’est la rentrée des classes et tu as le nez encore à peine relevé des couvertures de manuels scolaires, alors forcément, ce titre, limite, tu l’abhorres, tu le vomis, au mieux tu te méfies. Je te rassure, lecteur-parent-d’élève, je ne vais pas t’infliger une énième réunion de rentrée.

Non, je t’ai parlé hier, lecteur, entre autres choses des délices que peuvent représenter l’attente. L’attente qui suit l’action mais, à la réflexion, j’ai eu envie de te causer de celle qui précède l’action. Parce que, de la même manière, elle reste gravée à jamais, parce que, de la même manière, il y a un soi d’avant et un soi d’après, parce que, de la même manière, il y a un tournant.

L’attente avant un entretien important, l’attente avant que le rideau se lève et que tu joues, l’attente avant que tu prennes la parole pour présenter une création, l’attente avant la naissance d’un enfant.

Et puis il y a des attentes plus « banales » mais qui nous marquent tout autant, souviens-toi, lecteur de tous ces moments qui t’ont paru longs tant l’impatience te vrillait les tripes, tant l’inconnue te resserrait la gorge, reviens-y, rappelle-toi. L’attente avant ce premier rendez-vous, l’attente interminable avant le premier baiser, l’attente d’un frôlement qui flinguera ta pariétale ascendante avant d’envoyer valser la table…

Et puis… La toute petite, l’infime, la presque invisible seconde juste avant. La seconde, la milli-seconde, même, où tu décroches le téléphone (étrange expression, à présent), la milli-seconde qui précède le baiser ou l’emballement, le minuscule instant que tu n’as qu’à peine eu le temps de percevoir et qui est pourtant le paroxysme de tout ce qui a précédé et de tout ce qui s’ensuivra. Repenses-y, elle est là, cette milli-seconde, dans un recoin de ta tête aussi infinitésimal que sa durée, mais elle est bien là sous la forme d’un regard brillant, d’une main qui saisit, d’un colossal trois fois rien.

Il y a un avant et un après à toutes ces attentes, il y a un soi d’avant et un soi d’après ces premières fois, c’est l’attente parfois inconsciente du tournant.

Mais si tu y reviens, lecteur, rappelle-toi bien. Ce tournant, on le sent. On sent la différence de ces attentes, on sent qu’elles marquent un tournant pour peu que l’on écoute attentivement son plexus et ses étranges bruissements ; pour peu que l’on entende ce que nous chuchote le reptilien.

C’est ce à quoi j’ai songé hier soir après avoir achevé de t’écrire que « la seule attente qui vaille est celle d’une réponse, d’une suite à donner, de résultats, d’une décision, peu importe tant que l’attente suit l’action », je me dédis donc dans cet article-ci.

Il y a une autre attente des plus précieuses, des plus excitantes et des plus belles, celle qui précède l’action à double inconnu(e)s.

Maintenant

Tic Tac Tic Tac

C’est une succession, une accumulation de contretemps, d’imprévus, de pas maintenant, de ce n’est pas le moment.

C’est une sorte de procrastination de l’instant présent, une procrastination de la passion et du sentiment.

De plus tard en plus tard, on perd du temps, on endort l’envie.

La patience se délite à mesure que l’on perd de vue quel sera le bon moment, le où, le quand ?

Ce sont des bonnes résolutions qui s’effritent sous le vent du manque de temps.

Eh bien stop, il suffit, c’est maintenant. Tu as bien assez attendu, il est temps. Tu vas tout sortir : tes peurs, ton passé, tes angoisses et ta force, ta force immense bien planquée sous la peau de ta silhouette fragile. Tu vas y croire, investir tout ce que tu as dedans. C’est maintenant, il est temps. Ça passe vite, trop vite, tu perds du temps, c’est même sorti de la bouche de ton fils de 7 ans. Dans un soupir rageur et déstabilisant, parce que c’était l’heure, parce qu’il n’avait plus le temps, il a lâché : « pfiou, la vie, ça passe trop vite ! ».

Oui, elle passe vite la vie, on croit qu’on a tout plein de temps. On croit qu’on peut attendre ceci, cela, le bon moment. Mais on ignore jusqu’à quand on aura le temps. Demain ? Lundi ? Dans deux ans, dans une heure ou dans vingt ans ?  Et entre temps ? Tout plein de temps alimentant des moulins et du vent.

La seule attente qui vaille est celle d’une réponse, d’une suite à donner, de résultats, d’une décision, peu importe tant que l’attente suit l’action, tant que l’action suit l’envie, le cœur et la vie. Là, l’attente devient excitation. Là, on attend l’attente, on la savoure, parce que cette attente-là devient un supplice délicieux et l’on se souviendra longtemps d’elle, comme d’un avant et d’un après qui l’on est.

Bien sûr, ça demandera des sacrifices et des yeux cernés, des choix, des milliers de choix, des choix du quotidien, des renoncements, des risques, des armées de risques. Alors, lecteur endormi, réveille-toi, toi aussi, quel que soit ton projet ou ton envie, bouge pour le mener, bouge pour en profiter, bouge pour préserver, bouge pour aimer, bouge même s’il ne s’agit que de conserver/préserver ce que tu as déjà (on en a déjà parlé, n’est-ce pas ?), parce que ta vie ce n’est pas demain, c’est maintenant.

 

Fragile

Attention, fragile

Te souviens-tu, lecteur cinéphile, de cette phrase prononcée par l’éditeur du héros dans « Casse-tête Chinois » de Klapisch ? En visioconférence, il lui lançait que le bonheur n’avait rien d’intéressant, que seul le drame pouvait donner des romans et ajoutait même que la vie, c’est le drame.

Pourtant….

Il est intéressant le bonheur parce que, paradoxalement, il est porteur de tourments.

À moins d’être né dedans, dès que l’on touche le bonheur, viennent d’étranges sentiments angoissants et, en premier lieu, celui de le perdre.

Car bien vite, on s’aperçoit de sa fragilité, c’est un fil, un simple fil de soie qui peut se rompre sous un geste, un étirement à distance, un souffle, un rien.

Il est précieux le bonheur et, comme toutes choses précieuses, il convient de le protéger. Il ne suffit pas de le vivre pleinement, il faut aussi veiller dessus comme l’on veille un enfant.

On ne le laisse pas en friche, le bonheur, on n’y déverse pas n’importe quoi (je viens de vivre un traumatisme odorant d’épandage à deux pas de chez moi, ceci explique cette métaphore-là).

Non, on l’enrichit, on l’aère, on le nourrit car il n’est jamais définitivement acquis.

Le bonheur, c’est un feu de joie et, comme tout feu, il peut s’éteindre si tu ne l’entretiens pas.

Il n’est pas toujours confortable, le bonheur, il ne faut pas s’endormir dessus.

Alors oui, n’en déplaise à ce personnage, le bonheur est intéressant, comme tous les paradoxes, comme tout ce qui entraîne une danse des sentiments.