Au théâtre ce soir…

Les enfants courent à petits pas nus sur le carrelage, goûtant la seule source de fraîcheur dans la lourdeur de la soirée, le clapotis de leurs pieds mignons à peine masqué par la voix chuchotée de leur mère. La journée a été rude et pesante, pas un brin d’herbe n’a frémit, même les oiseaux se sont tus comme harassés eux aussi par le ciel accablant.

Petite fille au doudou Infographie par La Vilaine

Petite fille au doudou Infographie par La Vilaine

Le doudou sous le bras, le pouce dans la bouche, traînant de petites couvertures toutes douces pour créer un petit coin douillet sur les coussins déjà amoncelés sur le sol, les petits s’installent frénétiquement, cherchant un peu ensommeillés la meilleure place pour le spectacle promis. Les voilà attentifs, tous sens en éveil, les yeux écarquillés, guettant devant la baie vitrée le signal du lever de rideau. Car ce soir, nul livre, nul programme télévisé ne saurait rivaliser avec la magie qui se prépare, car ce soir c’est une représentation unique, les marmots vont au théâtre ce soir. Ils ont veillé pour attendre la nuit, ils ne trouvaient de toute façon pas le sommeil dans la moiteur des draps, tournant et se retournant dans leurs petits lits à barreaux, sortant une jambe, un bras pour tâter un peu d’air, chouinant à moitié jusqu’à ce que Maman vienne les délivrer de leur prison de touffeur.

Mais voilà que les martinets se taisent, leurs cris ne percent plus le ciel, signe incontournable que tout va commencer, on éteint toutes les lumières, on se pelotonne les uns contre les autres, on grignote des petits gâteaux.

Leur mère les fait taire, il faut écouter et regarder. Le premier éclair déchire le ciel, les ineffables lumières révèlent les nuages dissimulés par la nuit, la marmaille retient son souffle et guette d’un oeil brillant le regard de Maman. D’un sourire elle les rassure, oui, le spectacle a commencé, écoutons à présent le roulement du tonnerre. Mais il faut compter, mes chéris, compter les secondes entre éclair et tonnerre et vous saurez à quel endroit il est.

Et dans le noir le plus total, attendre à présent les premières gouttes de pluie salvatrice qui de quelques unes deviendront plusieurs, puis grosses, puis le déluge qui fera trembler le toit de la véranda dans un bruit assourdissant de tam-tam. Guidée par leur mère, la marmaille applaudira, sautera, dansera pour célébrer comme il se doit la féerie de la vie.

Enfin, l’orage s’en ira, la mère ouvrira toute grande la baie vitrée pour faire entrer le frais, l’odeur de l’herbe rincée par la pluie et de toutes les fleurs qui par la magie de cette ondée exhaleront leurs parfums comme à nul autre moment.

Je vais voir dans mon lit si j’y suis…

L’un de mes petits tics verbaux (et la plupart d’entre vous auront remarqué qu’il y en a des tas), est de lancer au moment où mon oreiller m’appelle à grands cris ouatés : « je vais voir dans mon lit si j’y suis ». Phrase semblant anodine à tout un chacun, amusante à d’autres, mais qui chaque fois que je l’énonce m’emmène immanquablement vers de drôles de pensées…

Je me visualise, sortant de la salle de bains et accomplissant le rituel du coucher avec cette précision d’automate qui est propre à l’homme (ou la femme) lorsqu’il se prépare à sa nuit de sommeil réparateur, ou lorsqu’il se lève le matin encore tout groggy, la trace des draps maculant sa joue gonflée par les rêves. Car oui ce sont les deux moments de la vie de l’humain (et du chien si j’en crois l’attitude du mien) où la vigilance est la plus réduite, tant et si bien qu’intelligents ou totalement dénués de cervelet (autre tic verbal…) nous sommes au moins tous égaux dans ces moments-là.

Fin de la digression, je reprends le fil de ma pensée…

La Vilaine infographie par La Vilaine

La Vilaine infographie par La Vilaine

Donc, je me visualise sortant de la salle de bains, ramassant les paniers des chiens pour les installer dans la pièce à dormir, me dirigeant vers la chambre, cherchant à tâtons l’interrupteur de cette immense, trop immense lampe de chevet qui pendouille négligemment sur le pied de lit, allumant donc l’ampoule de ce lampadaire (car il s’agit bien d’un lampadaire de chevet à bien y réfléchir) et trouvant installée confortablement dans ma couche MOI. Moi alors que je suis moi..

Face à face surréaliste, terreur terrible liée à l’impossible surprise, je suis donc double, je suis donc deux, mais suis-je bien moi ou bien est-ce l’autre ? Passé le moment de stupeur que ferais-je ? Que ferions-nous, moi et mon autre moi ? Bien sûr dans le meilleur des scénarii d’une vie bisounoursienne je m’assoirais sur mon lit auprès de moi, et je me parlerais un peu. Comment vais-je ? Je m’inquiéterais pour moi un peu, je prendrais de mes nouvelles… On ne manquerait pas moi et moi de se demander ce qui nous arrive, pourquoi ce dédoublement soudain. On échafauderait peut-être quelques plans pour profiter de cette aubaine. Pendant que moi, j’irais au travail, moi je ferais la grasse matinée et puis on alternerait. Un jour sur deux, pas de jalouse ! Après avoir refait mon monde, j’irais me coucher avec moi, on se ferait un peu de place dans le lit pour tenir à deux à la place qui m’est normalement impartie.

Dans le pire de mes scénarii, je m’engueulerais et me ficherais dehors. Oui mais mon autre moi me dirait sans aucun doute qu’elle est la seule et unique moi… Elle ne manquerait pas de provoquer en moi une grande confusion, me connaissant, je serais bien capable de penser qu’elle a raison et que c’est moi l’usurpatrice et non cette autre moi bien installée entre mes oreillers. D’autant que mon autre moi me connaissant aussi bien que moi, elle saurait bien comment me plonger dans le doute ! Bien sûr, j’ai pensé que mes chiens pourraient nous départager, mais en y repensant plus sérieusement, le pourraient-ils vraiment ?

Et cette autre moi serait-elle totalement comme moi ou différente ? Si je croisais mon double, le serait-il dans son entièreté ? Non, cela pourrait être tout le moi que j’aurais pu être mais que je ne suis pas, mieux que moi, un moi perfectionné qui aurait fait des choix de vie différents et meilleurs. Ou pire ? Le mauvais moi, mon côté obscur comme dirait Maître Yoda.

C’est en général à ce moment précis que je me dis qu’il serait tant que j’aille dormir…

Couleurs d’automne

Parce que j’aime tout particulièrement cette saison et que la douceur de l’air ambiant nous laisse encore goûter la douceur de vivre, j’ai pris le temps les deux week-ends passés de  promener mes pensées vers les si simples plaisirs de la nature.

Je ne ferai pas de longs monologues sur ce sujet, mais vous inviterai à prendre ce temps, le temps de ne rien faire, de ne plus penser à rien, ne faire que se laisser porter au gré des odeurs piquantes de la forêt, au gré des petits chemins qui fleurent bon les champignons et l’humus, au gré de la lumière descendante, de ce soleil qui n’a pas tout à fait sa couleur habituelle.

Absorber de tous vos yeux les troncs des arbres baignés d’un jaune orangé, traîner des bottes dans les feuilles mortes à qui créera le plus de bruissements dans le chemin, comme lorsque vous étiez enfants et que faire s’envoler les feuilles provoquait en vous un battement de coeur joyeux !

Ne vous pressez pas dans ce lieu de silence, posez votre séant sur un tronc, sentez la fraîcheur traverser votre pantalon, humez, humez toutes ces odeurs, et votre haleine qui flotte en petits nuages de vapeur ! Voyez, voyez, les belles couleurs éphémères, tendez l’oreille à chaque bruissement.

Pavillon Chinois L'Isle Adam
Pavillon Chinois L

ENNEMIS PUBLICS – Correspondance Houllebecq/BHL

Ennemis publics

Voilà que je viens de refermer un ouvrage pour lequel il m’a fallut me battre afin de ne pas me le faire arracher par des collègues et passants envieux. Moi qui ne lit le plus souvent que des ouvrages peu médiatisés, ou « démodés », je viens de découvrir ce que provoque la lecture d’un livre dont tout le monde parle mais que peu ont encore osé acheter.

De mon périple en train, à mon arrivée au bureau, les regards de chacun se sont non seulement portés sur la couverture derrière laquelle mes yeux étaient cachés, mais j’ai pu entendre moult commentaires et questions sur mon passage. Beaucoup en avait entendu parler, et s’empressait de faire bruyamment part de leurs impressions à la suite d’une émission visionnée la veille, espérant ainsi me tirer de ma torpeur et débattre avec celle-qui-lit-le-livre-que-j’achèterais-bien, d’autres m’ont simplement posé LA question (THE big question) : Alors c’est comment ?

Pour les premiers, ces gentils fous ne doivent pas aimer assez les livres pour oser s’imaginer que l’on sort aussi facilement de la bulle littéraire offerte par un bon livre. Non messieurs, dames, je ne vais pas stopper les quelques minutes qu’il me reste avant le terminus pour palabrer avec vous. Je vais dévorer le temps qui m’est imparti goulûment pour avaler quelques pages supplémentaires, je m’en excuse mais je suis une telle amoureuse de l’écriture qu’il n’est tout simplement pas envisageable d’agir autrement.

Pour les seconds, si l’envie m’a taraudée de vous lâcher froidement un « z’avez qu’à l’acheter » le plaisir de prolonger encore un peu le plaisir de ma lecture, le besoin de partager ce que j’aime et ce qui m’émeut, m’a permis de vous répondre certes peu disertement mais de répondre tout de même à quelques unes de vos questions.

Bref ! Oui j’ai aimé, que dis-je ?, adoré cette correspondance Michel Houellebecq/Bernard-Henri LEVY que l’émission Café Littéraire m’a jeté dans les bras. Et pourtant, j’avoue non sans honte ne pas connaître assez bien ces deux auteurs, je n’ai lu qu’un livre de BHL et rien de Houellebecq. Je choisis mes livres animalement, comme je l’ai auparavant décrit c’est l’instinct qui me guide, et c’est ce même instinct qui me fait repousser les auteurs à la mode, ceux que tout le joli monde bobo intellectuel se targue de lire dans les dîners. C’est quasi allergique, sans doute très snob, mais le livre sur toutes les lèvres a un effet stupidement rédhibitoire sur ma petite personne. Je ne lis pas les critiques littéraires, ni les journaux à scandales, pas plus que les magazines féminins, je n’étais donc guère plus avertie du pourquoi du titre de ce livre.

Alors oui, comme me l’ont indiqué certains collègues, on peut sans doute s’offusquer du fait que cette correspondance était calculée pour l ‘édition, en conséquence on peut douter de la totale honnêteté des propos tenus, mais à dire vrai, très rapidement on s’en fout totalement. Tout comme on se moque très rapidement de savoir si l’on aime ou non les deux correspondants, si leurs oeuvres sont ou ne seront pas marquantes pour notre siècle. Pour peu que l’on aime les beaux phrasés, les grands débats d’idée, les aveux à demi-réalisés, on est juste plus qu’heureux de lire deux grands hommes à la culture inimaginable, échanger durant six mois sur des sujets divers et variés.

Je n’ai pas avalé ce livre à la vitesse de certains romans que j’ai tout autant appréciés, ce genre de chose se lit lentement, il faut faire résonner les mots dans son petit cervelet, s’imprégner de certaines théories, s’interroger sur d’autres, trouver un écho en soi. Il faut faire sienne la lenteur telle que définie par Kundera et boire par petites gorgées ce qui y est distillé.
Et l’on retient de petits mots qui deviennent très grands, et l’on a envie de relire Cohen, Malraux, Beaudelaire et tous les autres, et l’on aime à nouveau l’humanité.

Aurèle “Par mes pensées je crée le monde dans lequel je vis”

Marc AurèleJe fais partie de ces personnes pour qui une rencontre avec un semblable, pour peu qu’elle soit enrichissante, vaut tous les présents du monde. Que cette personne soit un Monsieur-tout-le-monde ou non, n’y changera rien. J’en ressortirai heureuse comme une enfant ayant reçu la poupée de ses rêves. Dans ma petite vie de Vilaine, j’ai eu la chance de faire ce genre de rencontres à plusieurs reprises, parce que j’ai provoqué cette chance sans même y penser, sans planifier, il y en a une plus que marquante que je ne vous ai jamais racontée, c’était il y a un an, après avoir laissé un message exprimant mon admiration sur le site du sculpteur Aurèle, cet artiste trop méconnu à mon sens m’a proposé une rencontre lors de son passage à Paris.

J’avais un rendez-vous rare le 24 octobre 2007. Si rare, que j’y voyais un signe (je me libère de mes croyances idiotes). J’avais un rendez-vous avec un être humain dont j’admire particulièrement le parcours et le travail. J’avais un rendez-vous dans une rue parisienne, depuis plusieurs jours je m’interrogeais sur le pourquoi, pourquoi cet inconnu connu acceptait de déjeuner avec une Vilaine inconnue, pourquoi avait-il ouvert son agenda pour perdre un peu de temps avec ce petit moi ? Un simple mot laissé sur son site lui a donné envie de me rencontrer. Fou… Démesuré…

Et puis au fond pourquoi pas ?

Enfin me voilà prête, j’expédie les dossiers urgents afin de libérer mon après-midi, ne voulant pas regarder ma montre durant tout le repas et gâcher les mots échangés par l’inquiétude d’un retard au bureau, je donne mes instructions pour la fin de journée, enfile ma veste, attrape mon sac et y jette mon téléphone portable, lance un au revoir déchargé de regrets et disparaît de la vue de mes collègues. Je suis presque en retard et enfile donc couloirs et escaliers avec dextérité jusqu’à la lourde porte de l’immeuble. Je réalise que j’ai rendez-vous dans une rue, mais qu’elle est longue cette rue. Je tapote donc sur le clavier de ma machine à cancer du cerveau afin de joindre ma rencontre, que je ne suis même pas certaine de reconnaître à vue. Répondeur… Ne tirons pas de conclusions hâtives, il est sans aucun doute en route, et n’a pas allumé son téléphone.

Ne souhaitant pas me voir demander mes tarifs, je décide de ne pas rester sur le trottoir, et fais à grandes enjambées, quelques aller retours dans la rue, des numéros pairs je passe aux impairs, regarde les vitrines, profite du soleil.

Nouvelle tentative téléphonique… Répondeur… Sans doute ne s’est-il pas réveillé après une nuit agitée. Je laisse un message.

J’ai faim. Toujours dans la même rue, de peur de rater l’inconnu connu, je m’achète une bouteille de thé glacé pour étancher ma soif et caler un peu mon estomac.

J’ai froid. Il est évident qu’il ne viendra pas, qu’il n’appellera pas pour s’en excuser, mais je reste dans cette rue, à regarder avec insistance toute personne semblant perdue et ayant un vague air de ressemblance avec les quelques clichés que j’ai pu voir. Voilà que je passe pour une fille un peu trop ouverte vis-à-vis de tous ces passants, c’est malin, vais-je donc rester là idiotement ? A quelle heure vais-je me rendre à l’évidence ?

Je rappelle… Répondeur… Je laisse un message, indique que je sais qu’il ne viendra pas et que je m’en vais donc manger.

Oui c’est raté pour cette fois, mais à ma grande surprise, le lendemain il me rappelle, la veille c’était son anniversaire, trop d’excès, trop tard, il ne s’est pas réveillé et me propose de nous voir aujourd’hui. A la fois ravie et un peu dépitée (j’aurais bien moins de temps à lui consacrer n’ayant pas la possibilité de prendre deux fois de suite une demi-journée) je conviens d’un rendez-vous à déjeuner. A midi pétante, je descends sur ce même trottoir qui m’a vue la veille totalement frigorifiée. Dix longues minutes plus tard, un scooter pétéradant passe devant moi et me crie « La Vilaine ????!!!! », oui c’est lui, c’est bien Aurèle le sculpteur qui descend de sa monture, ôte son casque et m’embrasse comme une vieille amie. Je n’ai pas l’âme d’une groupie, cependant mes jambes sont un peu coupées, car au fond qu’ai-je à dire à cet homme qui ne lui ait pas été dit mille fois.

Durant tout le déjeuner je fais donc l’éponge, j’écoute tout ce qu’il a à raconter, sa fascinante vie d’artiste, celle qui me fait frissonner et que je n’aurais jamais. Son parcours houleux en France, son exil en Chine, son énorme projet de musée pour l’exposition universelle de Shangaï (projet qui me touche particulièrement puisqu’il se veut un musée pour les générations futures, musée regroupant tout ce qui aura disparu par la folie de l’homme). Lui s’interroge sur ma vie, comment puis-je me lever chaque matin pour aller travailler, comment puis-je supporter la routine ? Pourquoi ne pas tout lâcher pour vivre réellement mes passions ?
Je m’en sors mollement, comment lui répondre, il ne comprendrait pas.

Nous repartons joyeusement, moi la tête pleine d’une culture nouvelle, qu’il m’a offerte très simplement, sans même se rendre compte du cadeau qu’il vient de me faire. Des promesses idiotes sont échangées, promesses qui disparaissent au moment même où elles sont formulées, comme des amis de vacances qui s’assurent de se revoir sur Paris mais n’en feront jamais rien, le tourbillon de la vie reprenant ses droits. Mais ça m’est indifférent, car je viens de vivre un moment rare, je viens d’avoir un si joli cadeau que je n’ai guère besoin de plus et coïncidence ô combien troublante Aurèle le sculpteur, vient de donner tout son sens à une citation de Marc Aurèle « par mes pensées je crée le monde dans lequel je vis ».

(Photographie : The Lost Dog Building projet d’Aurèle pour l’exposition universelle de Shangaï)